Membracidae

Cette chronique est dédiée à la biodiversité sur la commune où je réside, Saint-Myon en Limagne auvergnate ; cependant, son contenu renferme de nombreuses informations générales qui peuvent concerner tout public.

Voilà un nom étrange pour des toutes petites bêtes peu connues au look tout aussi surprenant que leur nom : membracide (ou membracidé pour désigner la famille) vient d’un mot grec (membrax) qui signifie cigale. Il s’agit en effet de petits insectes proches parents des cigales dans le vaste groupe des Hémiptères qui inclut aussi les innombrables punaises, les pucerons, les cigales et les cicadelles. La famille des Membracidés compte près de 3500 espèces dans le Monde surtout présentes sous les Tropiques d’Amérique. Seulement quatre espèces peuvent s’observer en France dont deux présentes sur la commune de Saint-Myon (et sans doute une troisième pouvant s’y trouver : à chercher !) : nous allons donc faire connaissance avec ces « petits diables » comme on les surnomme, à cause de leur allure singulière.

Le membracide-bison, une des quatre espèces observables en France

Très punks !

Les membracides tropicaux sont célèbres pour l’extravagance de leur apparence due à la présence sur le dessus du premier segment du thorax (qui en compte trois comme chez tous les insectes) d’un appendice dur, un casque dont la forme varie considérablement d’une espèce à l’autre : jugez-en avec ces extraits de planches naturalistes présentant certaines de ces espèces. Difficile de trouver plus « déjanté » en matière de look ! Les espèces qui nous concernent sont restées un peu plus sages même si dans le détail elles ne sont pas en reste : leur casque élargi en bouclier porte des pointes (des « cornes ») et/ou une forte épine dorsale. La fonction de ces expansions reste discutée mais joue certainement un rôle majeur dans le camouflage. Pour le reste, ils ont deux paires d’ailes transparentes (comme les cigales) avec la première paire (ailes avant) durcie et plus colorée (élytres). Les trois paires de pattes (comme tous les insectes) restent relativement courtes et les pattes postérieures trapues et puissantes leur procurent l’élan pour effectuer de remarquables sauts brusques, comme s’ils étaient catapultés, pour échapper aux prédateurs.

Ils se nourrissent comme les cigales (et une bonne partie des autres hémiptères dont les pucerons et les punaises) de la sève des plantes qu’ils prélèvent à l’aide de leurs pièces buccales allongées en « bec » fin qui perce et atteint les vaisseaux où circule la sève.

Le développement est indirect, i.e. que les œufs donnent naissance à des larves sensiblement différentes des adultes qui se nourrissent de la même manière ; elles grandissent par mues successives et la mue ultime donne l’adulte sans passer par un stade chrysalide ou pupe comme chez les papillons ou les mouches.

Diable vert

La silhouette improbable du membracide-bison : une rencontre qu’on n’oublie pas !

Nous allons commencer par l’espèce la plus commune et la plus facile à observer jusque dans les jardins : le membracide bison (Stictocephala bisonia) ou cicadelle bubale ou encore cérèse buffle. Buffle, bubale, bison (repris dans le nom latin bisonia) ? On comprend tout de suite au premier coup d’œil : notre petit insecte (6 à 8mm de long), vu de face, arbore une tête plate verticale surmontée d’un casque en forme de pentagone avec trois épines. Les deux gros yeux un peu proéminents complètent cette apparence « bovine ». Vu de profil, on découvre que le casque renflé s’étend vers l’arrière en un bombement marqué et se termine par une pointe en épine jaune et noire ; on voit aussi alors les segments de l’abdomen. Effectivement, on dirait bien alors un taureau bison prêt à en découdre !

L’ensemble du corps est vert tendre finement ponctué de blanc avec du jaune orangé qui rehausse les épines du casque ; les pattes vertes ont leurs extrémités teintées de jaunâtre. L’ensemble, tant par la forme que les couleurs, lui procure un camouflage certain au milieu de la végétation où il se nourrit, d’autant que sa période d’activité se situe en plein été de juillet jusqu’à l’automne.

On peut le rencontrer dans toutes sortes de milieux avec un goût certain pour ceux transformés par l’homme et ses activités : bordures des bois, friches, anciennes carrières, jardins un peu sauvages, vergers, prés ; il affectionne les lieux un peu humides le long des ruisseaux et des fossés. A Saint-Myon, je l’observe tous les ans dans mon jardin-nature non loin des rosiers mais il doit être présent en bien d’autres endroits : encore faut-il le voir !

Envahisseur

Le surnom de bison ne tient pas qu’à une certaine ressemblance mais aussi tout simplement parce qu’il est originaire d’Amérique du nord d’où il a été introduit (sans doute involontairement) en Europe. Noté pour la première fois dans le sud de la Hongrie en 1912, il a depuis colonisé plus de 23 pays d’Europe et s’étend jusqu’en Afrique du nord et au Proche-Orient. Dans plusieurs pays, il est localement considéré comme indésirable à cause des dégâts qu’il occasionne aux rameaux des arbres et arbustes. Ces dégâts ne sont pas liés à son alimentation mais surtout à sa manière de pondre ses œufs : après les accouplements en plein été, les femelles grimpent sur des arbres variés dont des pommiers, des saules, des peupliers ou de la vigne ; elles choisissent des rameaux âgés de 1 à 3 ans et, à l’aide d’une sorte de lame au bout de l’abdomen (ovipositeur), elles incisent sur plus de deux millimètres de profondeur l’écorce tendre pour y déposer quelques œufs à chaque fois. Comme ces incisions atteignent la zone de croissance (le cambium), elles peuvent finir par endommager le rameau. Ainsi sur la vigne, les rameaux en aval des points de ponte voient leur feuillage virer au rouge ou au jaune et s’enrouler puis dessécher. Rassurez vous : chez nous, le membracide bison n’atteint pas des densités susceptibles de provoquer des dégâts.

Les œufs ainsi implantés dans le bois et recouverts d’une couche de cire vont passer l’hiver. On pense d’ailleurs que sous cette forme que l’espèce a voyagé outre-Atlantique dans des jeunes arbres fruitiers ou d’ornements commercialisés. Les œufs éclosent au printemps, donnant des larves très étranges : d’un brun gris, dépourvues d’ailes, elles arborent sur le dos un éventail impressionnant d’appendices épineux ! Elles quittent les arbres sur lesquels elles sont nées pour rejoindre la végétation herbacée : là, elles se nourrissent sur toutes sortes de plantes herbacées avec une préférence pour le trèfle et la luzerne ou la végétation humides des bords des fossés. Au bout de cinq mues en un mois, elles deviennent adultes.

Le demi-diable

Le demi-diable de face (dans mon jardin) : impressionnant et intimidant avec ses épines !

Après le yankee, passons à l’indigène : le centrote cornu (Centrotus cornutus) connu sous le surnom de demi-diable. Je l’ai observé dans la lande des Varennes Hautes sur une butte granitique et comme le précédent il doit probablement exister ailleurs sur la commune mais est lui aussi difficile à observer. Un peu plus grand (7 à 10mm), il est d’un brun foncé à brun rougeâtre et se distingue aisément par son casque avec deux cornes latérales et une longue épine vers l’arrière qui ondule et chevauche les élytres transparents fortement veinés de brun. On peut l’observer d’avril à août (donc plus tôt que le précédent) dans toutes sortes de milieux herbacés avec des arbustes : lisières, bords de routes en friche, allées forestières, haies boisées et zones modérément humides. Il pénètrent dans les jardins qui se trouvent près de milieux un peu sauvages comme c’est le cas dans mon jardin.

Les adultes se tiennent plutôt sur des arbres ou arbustes variés (peupliers, chênes, cerisiers, ronces) tandis que les larves recherchent des plantes herbacées (chardons et cirses, orties, …) : elles aussi ne ressemblent que peu aux adultes même si elles portent une bosse à l’avant mais leur abdomen se prolonge par une sorte de tube qu’elles tiennent relevé. Les adultes adoptent au repos une position particulière sur les rameaux d’arbre : dans le sens du rameau, pattes rentrées, ils sont alors très difficiles à distinguer ; à la moindre alerte, ils s’enfuient d’un brusque saut de puce déconcertant.

Pour clore avec ces petits diables, on pourrait aussi rencontrer sur la commune une troisième espèce assez répandue en France, le petit diable (Gargara genistae), le plus petit de nos membracides. Brun foncé avec un gros casque arrondi prolongé en crête, il ne porte par contre pas d’épines ; deux taches blanches ressortent à la base du thorax sur le fond sombre. Ses yeux rouges proéminents attirent aussi l’attention. Il vit en petites colonies sur des genêts à balais essentiellement ce qui facilite sa recherche. A chercher donc autour des Varennes Hautes où l’on trouve des genêts à balais !

Silhouettes des trois espèces vues de dessus : si vous avez bien suivi, vous allez reconnaître le membracide-bison et le demi-diable ; pour vous aider, le petit diable est au milieu. Reproduit d’après (2)

BIBLIOGRAPHIE

  1. Hémiptères de France R. Garrouste. Ed Delachaux et Niestlé 2015
  2. The first records of the Nearctic treehopper Stictocephala bisonia in Poland (Hemiptera: Cicadomorpha: Membracidae) with some comments on this potential pest. DARIUSZ ŚWIERCZEWSKI, ADAM STROIŃSKI. POLISH JOURNAL OF ENTOMOLOGY. VOL. 80: 13-22 ; 2011
  3. An Exaggerated Trait in Insects: The Prothoracic Skeleton of Stictocephala bisonia (Homoptera: Membracidae). ULRICH E. STEGMANN. JOURNAL OF MORPHOLOGY 238:157–178 (1998)