Ficaria verna

Dans notre relation culturelle avec notre environnement, l’un des points forts restent les signes du printemps, symboles de renouveau et d’espoir après l’hiver. Et parmi ceux-ci figurent en tête les floraisons précoces des fleurs sauvages communes, surtout celles poussant en peuplements denses qui ne manquent pas d’attirer l’attention à cette période de l’année où les feuillages des arbres et arbustes commencent à peine à s’éveiller. La ficaire avec ses tapis de petites étoiles jaune d’or appartient à ce groupe des plantes vernales qui fleurissent dès le début du printemps et signent symboliquement l’entrée dans la nouvelle année de la nature. Elle a tissé avec les populations humaines des liens étroits à ce propos qui transparaissent notamment dans la multitude des surnoms qu’elle a reçu. Cette chronique se propose donc de découvrir les secrets de cette jolie fleur du printemps.

Grande et petite éclaire

Parmi les noms médiévaux de la ficaire figure celui de esclaire ou éclaire mais complété par l’adjectif petite car elle se définissait ainsi par rapport à une autre plante, la chélidoine ou herbe aux verrues qui, elle, était la grande éclaire. La couleur jaune d’or des fleurs et la floraison vernale (même si la chélidoine fleurit un peu plus tard en moyenne que la ficaire) unissent ces deux plantes dans cette relation avec la lumière. On pourrait penser que la ficaire n’accédait qu’au rang de « petite » à cause de son port bas en tapis par rapport au port dressé et touffu de la chélidoine. En fait, ce grade renvoie aux propriétés médicinales et fait allusion à la bien plus grande « qualité » de la chélidoine pour ses vertus anti-ophtalmiques : on utilisait le suc (très dilué, vu sa causticité) de cette dernière pour soigner diverses affections des yeux dont la taie de la cornée ou la cataracte et elle se montrait relativement efficace en la matière. On retrouve là un exemple de la théorie des signatures où une plante qui « éclaire la venue du printemps » sait aussi éclaircir les yeux ; ceci explique la longue liste des surnoms de la chélidoine : herbe à l’éclaire, claire, grande claire, herbe de Sainte Claire, clariana, clareto, … La ficaire a donc hérité en retour ou simultanément de ces surnoms avec petite éclaire, éclairette (notez toujours le diminutif) ou dans un registre différent de miresoleil !

La ficaire fait le printemps

Cette affirmation rappelle un proverbe à propos d’un autre symbole du printemps, l’hirondelle (sous-entendu l’hirondelle rustique, l’espèce qui niche au plus près des hommes dans les fermes et arrive dès les premiers jours d’avril). Effectivement, il existe un lien avec cet oiseau via le nom anglais de la ficaire : lesser celandine ; lesser de nouveau pour « petite » mais celandine dérive du vieux français célidoine, la chélidoine. On recroise aussi cette dernière dans un autre nom ancien de la ficaire : Chelidonium minus, la petite chélidoine. Or, chélidoine dérive lui-même de chelidôn, l’hirondelle, que l’on retrouve dans le surnom d’herbe à l’hirondelle (swallow-wort en anglais). Cette association remonte à Dioscoride, le célèbre botaniste grec de l’Antiquité, qui déclarait que la chélidoine fleurissait à l’arrivée des hirondelles et mourrait quand elles partaient ; là-dessus est venu se greffer une légende : les hirondelles récoltaient des feuilles de chélidoine pour frotter les yeux collés de leurs oisillons et leur rendre la vue (on retombe sur les propriétés médicinales ophtalmiques !). Par déformation, ce nom a donné au Moyen-âge « coeli donum », don du ciel d’autant que l’hirondelle représente un oiseau céleste (qui reste en l’air) et est associé au soleil et au ciel. Ainsi, ficaire et chélidoine se trouvent à jamais unies pour saluer l’arrivée du printemps !

Jaune

Plusieurs des surnoms de la ficaire renvoient à sa couleur jaune d’or brillante dont jauneau ou pot au beurre. Ce dernier nom, outre l’allusion directe à la couleur jaune, rappelle une pratique connue des enfants d’autrefois à la campagne (j’en fais partie !!) : on place une fleur de ficaire (ou de renoncule : voir paragraphe suivant) sous le menton d’un(e) ami(e) et on lui demande « Aimes-tu le beurre ? » et la réponse s’écrit immédiatement sur le menton sous la forme d’un halo jaune doré projeté par la fleur magique ! Cette capacité de réfléchir un faisceau de lumière jaune intrigue depuis longtemps les biologistes et le mécanisme physique commence seulement à être pleinement compris (1) : il implique la structure cellulaire de l’épiderme des pétales. La lumière traverse la couche superficielle épidermique transparente chargée de pigment tandis qu’une coloration diffuse jaunâtre provient de la dispersion de la lumière par une couche sous-jacente chargée de grains d’amidon. Une mince couche d’air qui sépare ces deux couches explique la réflexion orientée du faisceau lumineux. L’ensemble donne cette apparence si brillante, intense qui doit certainement jouer un rôle dans l’attraction des insectes pollinisateurs (voir ci-dessous). Cette illumination dégage de la chaleur et fait de ces fleurs en sous-bois des sites chauffés pour les visiteurs et donc plus attractifs.

L’éclat jaune brillant des ficaires

De plus, les pétales renvoient les ultra-violets, lesquels sont perçus par certains insectes dont les abeilles : chaque pétale réfléchit fortement les UV sauf la base, chargée en glandes huileuses (nectaire) qui apparaît ainsi noire vue en « UV » : ainsi, une abeille ne voit pas une fleur jaune mais une fleur jaune clair avec un cœur vert foncé vif ! Même en infra-rouge, la fleur apparaît aussi bicolore même si elle est moins contrastée.

Bouton d’or ?

Tout ceci rappelle fortement les renoncules (genre Ranunculus) avec les trois espèces les plus communes : les renoncules âcre, rampante et bulbeuse et plus connues sous le surnom général de bouton d’or.

Mais alors, la ficaire est-elle oui ou non une renoncule ? Dès le 19ème siècle, la ficaire se trouve rangée dans le genre Ranunculus sous le binôme Ranunculus ficaria. Pourtant dès la seconde moitié du 20ème siècle, des botanistes asiatiques (russes notamment) considèrent qu’elle appartient à un genre à part, distinct des renoncules, le genre Ficaria. En effet, elle se distingue (ainsi que trois autres espèces proches) par un ensemble de caractères originaux : trois sépales au lieu de cinq ; de 7 à 13 pétales (au lieu de 5) et des fruits secs (akènes) sans bec terminal mais portés sur un court pédicelle.

Les analyses génétiques récentes (2) confirment que Ficaria constitue bien un genre à part apparenté au genre Ranunculus mais nettement séparé autant en prenant en compte l’ADN nucléaire que l’ADN chloroplastique. En fait, elle se rapproche de deux autres genres présents en France mais très étranges par leur morphologie florale réduite : les ratuncules (Myosurus) et les cératocéphales (Ceratocephala).

Les ficaires se distinguent aussi par un caractère original (mais qui se retrouve chez quelques vraies renoncules comme la renoncule des glaciers) : les graines ne contiennent qu’un seul cotylédon (alors que les Renonculacées sont des Dicotylédones) ! Elles possèdent aussi des racines renflées en tubercules charnus (mais là aussi ce caractère se retrouve dans plusieurs groupes de renoncules méditerranéennes).

Pollinisation

Les fleurs de la ficaire (3) présentent des attributs de fleurs généralistes entomophiles (pollinisées par des insectes) : une corolle largement déployée et ouverte, d’un diamètre allant de 2 à 4,5cm, du nectar très accessible secrété dans une petite écaille en forme de languette à la base de chaque pétale (justement la partie qui apparaît foncée en UV !), des étamines très nombreuses (5 à 72 !) avec un pollen facile d’accès, des pistils très nombreux (5 à 72 aussi) groupés au centre. Les étamines mûrissent un peu avant les pistils (fleur protandre) et les anthères s’ouvrent vers l’extérieur. Dans un premier temps, les étamines externes se penchent vers les pétales et libèrent leur pollen alors que les pistils ne sont pas encore réceptifs ; dans un second temps, les étamines internes, non fanées, se redressent et encadrent la masse des pistils ce qui facilite quelque peu l’auto-pollinisation comme dernier recours en cas d’absence de visites. N’oublions pas que notre ficaire fleurit très tôt au printemps à une époque où la météo reste capricieuse et les insectes volants encore rares ; dès que le temps se refroidit ou se couvre, en sous-bois frais, l’activité des insectes chute très vite ! Il semble cependant que l’essentiel des graines produites (et viables) résulte de fécondation croisée par des insectes qui transportent le pollen de fleur en fleur.

La gamme des visiteurs potentiels reste très étendue mais si on se limite aux genres les plus fréquents, on constate que les pollinisateurs les plus fréquents sont d’abord des mouches (dont des syrphes), puis des abeilles domestiques et des petits scarabées noirs, les méligèthes.

Bonne nuit la petite

Les fleurs de la ficaire, à l’instar des capitules des pissenlits par exemple, pratiquent la nyctinastie, : elles s’ouvrent le matin et se ferment complètement le soir ; elles font de même par temps humide ou très nuageux. Dans une étude originale (4), on a placé juste au-dessus des fleurs épanouies un cercle de fil de fer qui empêche la fleur de se refermer ; un suivi dans la nature et en laboratoire permet de tester les effets d’un tel traitement. Il apparaît que contrairement à ce qu’on pourrait penser, le fait d’asperger les fleurs restées ouvertes ne change pas leur succès reproductif ; autrement dit, les fleurs ne se referment pas pour se protéger des effets néfastes de la pluie. Par contre, 11% des fleurs suivies sur le terrain et contraintes à rester ouvertes la nuit ont été mangées soit par des limaces soit par des chevreuils ; on sait par ailleurs que ces derniers consomment de 30 à 80% des fleurs des anémones des bois en dépit de leur toxicité. Ces résultats suggèrent donc un rôle de protection anti-herbivore dans la fermeture des fleurs la nuit, sachant que limaces et chevreuils sont surtout actifs de nuit. On peut penser que cet effet indirect serait une exaptation, un avantage évolutif procuré par un dispositif non a priori dédié à l’origine à cette fonction.

C’est le printemps

Pour terminer, revenons à notre thème initial : la ficaire, fleur vernale annonciatrice du printemps. Comme sa cousine l’anémone sylvie (voir la chronique sur cette fleur des bois), la ficaire réussit ce tour de force de fleurir massivement dès le tout début du printemps alors que les températures sont encore relativement basses mais que l’éclairage au sol reste encore assez bon car les feuillages des feuillus ne sont pas développés ; pour cela, elle s’appuie sur des organes souterrains de réserve, des tubercules charnus gorgés d’amidon, qui lui permettent de développer son feuillage dès l’hiver et de fleurir ensuite aux premiers beaux jours.

Tubercules de ficaire

Par contre, avec la sortie du feuillage des arbres, elle se trouve rapidement privée de lumière : elle boucle donc son cycle en trois mois et dès la fin du printemps, son feuillage jaunit et elle disparaît de la surface. On parle de vivace éphémère.

La floraison commence dès le mois de février sous climat atlantique doux, mars-avril ailleurs et cesse début mai. Cependant, avec le réchauffement climatique en cours, ce schéma bien ordonné tend à évoluer rapidement. Ainsi en Irlande (5), on a pu mettre en évidence une forte corrélation entre la température moyenne de décembre/janvier et février et la date moyenne de première floraison observée. Ainsi pour une température moyenne « hivernale » de 3 à 3,5°C, la date moyenne de première floraison se situe vers le 10 mars ; pour 5°C, elle se situe entre le début et la fin février et pour 6,5°C, on atteint la seconde quinzaine de … janvier ! Ainsi, sans bruit, la petite éclaire risque de devenir une fleur hi-vernale, pour autant qu’on puisse longtemps continuer à parler d’hiver !

BIBLIOGRAPHIE

  1. Directional scattering from the glossy flower of Ranunculus: how the buttercup lights up your chin. Silvia Vignolini et al. J. R. Soc. Interface (2012) 9, 1295–1301
  2. A molecular phylogeny, morphology and classification of genera of Ranunculeae (Ranunculaceae). Khatere Emadzade et al. TAXON 59 (3) • June 2010: 809–828
  3. Ranunculus Ficaria Linn.: life‐history and pollination. EM Marsden‐Jones – Botanical Journal of the Linnean Society, 1935
  4. Why do flowers close at night? Experiments with the Lesser celandine Ficaria verna Huds (Ranunculaceae). P. PROKOP and P. FEDOR. Biological Journal of the Linnean Society, 2016, 118, 698–702.
  5. IRISH PHENOLOGICAL OBSERVATIONS FROM THE EARLY 20TH CENTURY REVEAL A STRONG RESPONSE TO TEMPERATURE. Elizabeth Carroll, Tim Sparks, Alison Donnelly and Tom Cooney. Biology and Environment: Proceedings of the Royal Irish Academy, Vol. 109B, No. 2, 115–126 (2009).
  6. F. Guélin : ornithovaldallier.blogspot.fr

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez la ficaire
Page(s) : 72-73 Guide des Fleurs des Fôrets
Retrouvez la ficaire
Page(s) : 230-31 L’indispensable guide de l’amoureux des fleurs sauvages