Cette chronique rapporte quelques aspects de la biodiversité observée lors d’une mini-balade sur un espace naturel accessible au grand public ; il ne s’agit que d’un instantané très partiel pour une date donnée avec des informations complémentaires sur le site. Vous pouvez retrouver l’ensemble de ces chroniques-balades à la lettre Z, rubrique Zoom-balade. 

16/10/2019 13H-16H. Les Méritis/ CHATEAUNEUF LES BAINS. Hier, il a enfin plu « pour de bon » : au moins 30mm de précipitations ; alors, c’est le moment idéal pour aller visiter un milieu très particulier dans les gorges de la Sioule, un affluent de la rivière Allier : la forêt de buis moussus qui ne révèle toute sa beauté que lorsqu’elle s’est gorgée de l’eau du ciel. Elle se trouve sur un promontoire granitique allongé que la Sioule contourne en décrivant une boucle qui se referme presque sur elle-même d’où cette appellation justifiée de presqu’île ! Nous sommes sur la commune de Châteauneuf-les-Bains, station thermale comme son nom l’indique. La balade commence en longeant la rive gauche de la Sioule que l’on remonte vers l’amont : la rivière s’étale sur un large lit de gros blocs sombres, barrée d’un seuil rocheux avec en arrière plan les impressionnantes falaises de la forêt domaniale de la Sioule peuplées des silhouettes des pins sylvestres épars et des feuillages rouge flamboyant des érables de Montpellier (voir plus loin). Sur la droite, s’étend le parc Thermal, planté en 1882, avec de remarquables spécimens majestueux : séquoias géants, libocèdres ou calocèdres, sapin de Nordmann… Leur belle stature laisse augurer d’une certaine qualité microclimatique des lieux.

Ne pas oublier de regarder au sol pour repérer les feuilles typiques de l’érable de Montpellier : il n’est pas loin !

  Draperies vertes 

On traverse le hameau des Méritis et la petite route cède place à un sentier très ombragé ; à gauche, en contrebas un replat boisé le long duquel coule la Sioule et à droite, sur la pente rocheuse abrupte, toute boisée, la voici la forêt de buis (buxaie) moussue promise. Alors que sur les falaises de l’autre rive, en plein soleil, les buis très nombreux ont des ports rabougris, ici, dans l’ombre et l’humidité ambiante créé par la configuration du relief et la rivière, ce sont des arbres de plusieurs mètres de haut.

Evidemment leur feuillage persistant très serré renforce la pénombre déjà imprimée par le versant nord et les parois rocheuses. Et sur les troncs, les branches et les brindilles pendent des draperies de mousses qui pendent en tous sens, les habillant de guirlandes vivantes tels des sapins de Noël. Une telle exubérance de mousses ne peut se maintenir que grâce à une très forte humidité atmosphérique associée à un ombrage permanent ; elles se comportent ici en plantes épiphytes comme les orchidées, broméliacées… des forêts tropicales, suspendues aux branches. Il règne sous ce couvert une ambiance feutrée ouatée unique qui me rappelle celle des laurisylves des îles Canaries, ces forêts sempervirentes très arrosées et ombragées. Ce paysage m’évoque aussi les forêts magiques du seigneur des Anneaux peuplées d’Ents ou d’Elfes : la Lorien ou Fangorn !

A perdre la raison !

Ces mousses colonisent aussi d’autres arbres bien plus haut mais comme ce sont des feuillus plus exposés à la lumière, elles y perdent de leur superbe et s’y localisent en plaques collées sur les troncs et les grosses branches. Les noisetiers et les frênes sont particulièrement appréciés.

Même sans être capable de  les identifier  (c’est mon cas !), on repère vite des différences surtout si l’on sort la loupe compte-fil qui révèle alors de petits bijoux au niveau des formes des feuilles et aussi des fructifications (sporogones) : la biodiversité des mousses est très grande et insoupçonnée : 800 espèces en France ! Sur une branche, côte à côte, on peut avoir deux, trois ou quatre espèces différentes ! Cette végétation épiphyte héberge une faune à sa mesure : ici, un iule a grimpé le long du tronc ; là, un minuscule escargot fusiforme (sans doute une clausilie ?) au long pied étroit … Des polypodes (fougères) profitent de ce manteau gorgé d’eau pour y implanter leurs rhizomes et rajouter ainsi un étage supplémentaire à cette forêt suspendue. 

Mosaïques 

Les mousses ne sont pas les seules à conquérir ainsi les troncs et les branches.  Sur un tronc de vieux noisetier, une tache d’un beau vert franc, très plaquée sur l’écorce, faite de petits lobes ronds repliés sur eux-mêmes, sur deux rangs alternés, ressemblant vaguement à des feuilles, retient mon attention : une hépatique, sans doute Radula complanata, espèce commune. Ces petits végétaux très fragiles ne verdissent qu’en présence d’une forte humidité atmosphérique et se dessèchent très rapidement mais sans mourir, entrant en vie ralentie (reviviscence) : ce ne sont pas des mousses mais un groupe à part qui, au cours de l’évolution a divergé des mousses. Un groupe complètement méconnu et ignoré alors qu’il compte 300 espèces en France et recèle des petits joyaux morphologiques … à condition d’avoir une forte loupe et qu’elles soient humides. 

Indifférents à la sécheresse en apparence, voici par contre les innombrables lichens incrustés dans les écorces (corticoles), ne semblant faire qu’un avec elle. Sur les écorces des noisetiers et des frênes, de  multiples espèces se côtoient et comme chacun défend son territoire par sa bordure nette et plus sombre, ils forment des puzzles d’une haute qualité esthétique. Des micro-paysages où l’esprit peut vagabonder et qui habillent les troncs de haut en bas, juste entrecoupés de plaques de mousses ou d’hépatiques. Eux aussi profitent de l’ombre et de l’humidité car, bien que ne changeant pas d’aspect, ils ne fonctionnent que par temps humide pratiquant la photosynthèse via leurs algues microscopiques associées aux filaments d’un champignon spécifique. Eh oui, les lichens sont en fait des champignons très transformés par leur mode de vie symbiotique (voir la chronique sur ce thème). 

Sur la grève de galets de la rivière, d’autres mosaïques accrochent le regard du photographe : l’automne s’est déjà bien installé avec plusieurs gelées matinales et certains feuillages commencent à virer de couleur. Surplombant le cours de la rivière, les larges feuilles rugueuses d’un orme des montagnes se parent d’un beau jaune d’or ; un chêne rouvre arbore un camaïeu de brun, de jaune et de vert à travers lequel scintille la rivière.

Le feuillage de l’orme des montagnes commence à jaunir au dessus de la rivière

Recyclage 

Au bord de la grève, sous les rafales du vent de sud, les feuilles mortes se décrochent déjà et atterrissent qui au milieu de la rivière et dérivent, qui vers les berges et s’accumulent en nappes colorées derrière le moindre obstacle. Les glands des chênes et les branches mortes les accompagnent et jonchent le lit caillouteux. Ce spectacle nous rappelle cette étroite relation entre la rivière et la forêt qui la borde ; elle apporte fraîcheur et humidité et reçoit cette manne nutritive qui va se décomposer et nourrir tout le petit peuple animal de la rivière : les larves de phryganes (les porte-faix) vont les brouter et s’en nourrir, maillons essentiels des réseaux alimentaires de la rivière. Parmi ces feuilles mortes, celles des aulnes glutineux reconnaissables à leur forme bien particulière jouent un rôle majeur du fait de leur richesse en azote liée à la capacité des racines de cet arbre à fixer l’azote de l’air via des bactéries filamenteuses symbiotiques. Vertige des interactions multiples ! 

En sous-bois, l’ambiance très humide et ombragée favorise la décomposition du bois mort avec les vieux arbres tombés ou arrachés par les coups de vent. Les vautours de la forêt (voir la chronique sur ce thème), les champignons décomposeurs, sont attablés en hordes colorées qui composent de nouveaux tableaux très esthétiques. Une fois de plus, le maître mot reste la diversité : des dizaines d’espèces selon l’essence concernée, selon son état de décomposition, selon sa position debout ou couché au sol, … 

Gros peuplier « rongé à mort » à sa base !

Un énorme peuplier au bord de la rivière est mort sur pied : en m’approchant, je découvre stupéfait qu’il a été à moitié rongé par un castor (voir la chronique sur la technique d’abattage du castor) ! Ainsi, ce dernier participe à sa manière à maintenir la biodiversité des champignons mais aussi des insectes qui se nourrissent du bois mort.  

Ripisylve 

Cette forêt qui occupe le replat longeant la rivière s’apparente à une ripisylve, une forêt riveraine avec son cortège floristique plus ou moins spécifique. On repère vite les grandes invasives désormais quasi universelles mais qui restent ici très discrètes du fait de la densité du milieu et de sa haute qualité : quelques touffes de renouée du Japon et les grands tiges presque transparentes de la balsamine de l’Himalaya au milieu des massifs de baldingères faux-roseaux.

En haut de la grève, une grande plante intrigue : ses longs fruits secs (silique) signent une crucifère ou brassicacée ; les feuilles alternes dentelées permettent de l’identifier : il s’agit de la julienne des dames. Cette espèce connue comme ornementale s’est naturalisée le long des cours d’eau depuis plus d’un siècle. Un peu à l’intérieur, un arbrisseau en touffes m’interpelle : c’est clairement un groseillier mais ce n’est pas le classique groseillier alpin que nous avons vu le long du chemin et plus haut en sous-bois. Un port dressé, des feuilles nettement plus grandes : pas de doute, il s’agit bien du groseillier … rouge mais là encore semi-naturalisé, presque sauvage ! 

Autre signe typique de la ripisylve : la puissance des lierres dont les troncs noueux aux formes humaines étreignent leurs supports. Une branche couverte de lierre et cassée par le vent a fait le régal d’un chevreuil qui a brouté tout le feuillage. Sur un tronc pourri au sol, une plantule naissante rappelle que la relève est prête (voir les chroniques sur le lierre). 

Une grosse pierre tout près de l’eau disparaît sous un manteau vert sombre de mini-salades ! Encore une hépatique mais du groupe des hépatiques à thalle, i.e. sans « feuilles », juste des sortes de lames vertes comme des écailles. Elle profite directement de l’humidité de la rivière pour prospérer ici à l’ombre. La litière de feuilles mortes héberge aussi son cortège de champignons : des marasmes petite roue se déploient en essaims sur les brindilles noyées dans le lit de feuilles ; des lycoperdons ou vesses de loup, des coprins, … Spectacle réjouissant après cette interminable parenthèse estivale de sécheresse que de voir renaître tout ce peuple de l’humidité ! 

Ruine

Les arbres sont couverts de lichens jusqu’au bout des branches

Le sentier, après un détour vers un bassin de captage d’une source thermale, monte à l’assaut de la presqu’île. Changement radical de décor : la lumière perce de partout et le substrat rocheux compact impose sa dure loi. De ce fait, les grands arbres perdent leur parure de mousses qui cède la place à des manchons continus de lichens « buissonnants » (fruticuleux) qui profitent de l’humidité de l’air tout en ne craignant pas la lumière directe ; deux espèces dominent : l’évernie ou mousse du chêne et l’usnée barbue.

Avec les feuillages dégarnis par la sécheresse, ces manteaux gris blancs ressortent encore plus ; ici, ce sont des érables de Montpellier au feuillage teinté de rouge orangé : cette essence méditerranéenne remonte dans ces gorges bien abritées où elle prospère ; là, surprise, c’est un très vieux pommier sauvage avec ses toutes petites pommes acides immangeables qui disparaît sous ce beau manteau !  

A mi-hauteur, un muret de pierres puis un pan de mur et une croix de bois signalent l’emplacement de l’ancienne église Saint-Cirgues (retranscrite en St Cyr sur la carte IGN !) qui remonte au 10ème siècle comme l’explique le panneau du circuit de découverte. Dans le tas de pierres écroulées, une grosse colonie d’hellébores fétides s’est installée, bien reconnaissables à leurs feuilles palmées en éventail (voir la chronique sur les hellébores) qui leur ont valu le surnom de pied-de-griffon. Derrière la ruine, en sous-bois, s’étale un vaste tapis continu et exclusif de petite pervenche vert sombre ; la présence d’une telle colonie ici n’a sans doute rien de fortuit tant cette espèce reste très souvent associée à d’anciennes installations humaines : la pervenche était cultivée tant pour ses propriétés médicinales multiples liées à la présence d’alcaloïdes toxiques que pour la symbolique attachée à son feuillage toujours vert ou à ses jolies fleurs printanières qui s’ouvrent comme des yeux bleus ! Sa capacité de multiplication végétative intense lui permet de persister bien au delà de l’abandon de ces sites par l’homme. Le lierre a envahi le porche de pierre et se trouve ici aussi à l’aise qu’en bas dans la ripisylve ; d’ailleurs, dans toutes les gorges de la Sioule, on trouve des pans rocheux entiers complètement couverts de très vieux lierres remarquables.

Sommet 

Depuis cette ruine, un cul-de-sac permet d’avoir un superbe point de vue sur la vallée et le village. Ensuite, le sentier redescend en longeant le parc thermal avec les hautes cimes des conifères plantés avant de conduire au pied d’une butte rocheuse au sommet de laquelle se détache une grande Vierge blanche. Un escalier conduit à la statue et donne un nouveau point de vue sur la vallée d’un côté et sur les falaises de l’autre. Un nouveau milieu nous attend ici, facile d’accès : des pelouses sèches granitiques. Les touffes de feuilles rondes bleutées et charnues des grands orpins se détachent sur ce fond écorché.

De nouveaux lichens « de terre » colonisent ces espaces : des cladonies buissonnantes du type lichen des rennes en coussins croustillants et, sur les revers ombragés, les grandes plaques sombres des peltigères des chiens. Sur les grandes plaques rocheuses, on remarque les colonies de « tripes de roche » noirâtres (voir les chroniques sur ces lichens) et des tapis d’ombilicaires gris brun. Une touffe dense de petites feuilles crénelées signale la campanule à feuilles rondes largement passée fleur à cette saison. Complètement passées aussi les petites scilles d’automne dont il ne reste que les inflorescences fructifiées aux graines noires. Un tapis de feuilles fines et rondes répand une odeur d’ail au froissement : quelques tiges séchées au milieu indiquent qu’il s’agit de l’ail à tête ronde aux belles inflorescences rouge sombre. Au ras de l’escalier, des grosses touffes d’épiaire dressée surprennent un peu car on a l’habitude de les voir plutôt sur calcaire : mais ici, d’une part l’exposition ensoleillée et surtout la composition chimique de ces granites métamorphiques contenant du calcium permettent sa présence ici. 

On repère surtout, parsemant l’ensemble de la butte, des touffes d’une ombellifère (ou apiacée) aux feuilles presque toutes groupées à la base en rosette ; quelques unes sont fleuries : des ombelles arrondies fournies et blanches ; d’autres sont déjà en fruits : des fruits secs doubles (voir la chronique sur les Apiacées) un peu rougeâtres, en forme de lentilles avec un rebord épais. Une fois n’est pas coutume pour une ombellifère, groupe réputé très difficile à cause de la forte ressemblance entre les nombreuses espèces, on peut identifier très facilement cette espèce rien que par ses feuilles fortement découpées en lobes. Regardez les de profil (ici, on les voit par en dessous ce qui est encore mieux) et on découvre que la nervure centrale forme une série de coudes qui décrivent un arc de cercle : signature unique du peucédan noir ou peucédan des montagnes, une espèce peu commune mais toujours abondante dans ses stations rocheuses. Lui, par contre, ne fréquente que les rochers granitiques avec une végétation très clairsemée. 

Vue en direction du village en amont

Il ne reste plus qu’à rejoindre le parking en contrebas … sans oublier de jeter un œil sur le haut talus rocheux créé pour la route : on y trouve des touffes d’un orpin peu commun à affinités montagnardes, l’orpin hérissé, aux feuilles charnues en forme de petites saucisses (comme l’orpin blanc) mais nettement velues, caractère rare dans la famille des Crassulacées ! Preuve que même en ce début de saison « morte », le botaniste trouve toujours largement de quoi s’occuper même s’il doit faire preuve de beaucoup de sagacité pour lire les indices résiduels de la splendeur printanière et estivale passée. 

Et au fond coule la Sioule