Ficopomatus enigmaticus

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Parmi les centaines d’espèces d’animaux exotiques introduits en milieu marin et plus ou moins invasifs, il en est une qui ne passe pas inaperçue là où elle s’installe par ses constructions imposantes qualifiées de récifs : il s’agit d’un « ver à tube », le mercierelle (traduction littérale de son ancien nom latin) encore appelé cascail en Languedoc, nom que nous retiendrons ici car plus « authnetique» ! Cette espèce a conquis l’essentiel de nos côtes et nous allons lui consacrer deux chroniques : celle-ci va présenter le mode de vie de cet animal et ses fameux récifs ; la seconde détaillera l’histoire de cet envahisseur venu d’on ne sait trop où et les conséquences de son installation.

Portrait d’un invisible

Parmi les vers marins du groupe des Polychètes (vers à segments dotés d’appendices) figurent des formes libres comme les néréis ou les aphrodites que l’on observe circulant sur les rochers à marée basse, des formes vivant dans des terriers creusés dans le sédiment comme la célèbre arénicole, le ver des pêcheurs, ou des formes fixées dites tubicoles, i.e. vivant dans des tubes construits, comme le cascail.

De ces vers qui ne peuvent quitter leur abri, on ne connaît le plus souvent que leurs tubes car d’une part seule la partie antérieure émerge du tube mais d’autre part, dès qu’il est inquiété ou à marée basse s’il se trouve exondé, le ver se rétracte entièrement et ferme l’entrée à l’aide d’un couvercle. Pour le voir, il faut donc démolir un tube ou placer un bloc de tubes dans un aquarium !

Le cascail possède un corps long de 2 à 2,5cm en moyenne, composé de nombreux segments (de 40 à 120) dotés de divers appendices. La partie antérieure porte au sommet un panache de 12 à 20 branchies plumeuses, grises à vertes ou brunes, disposées en deux demi-cercles : 5 à 9 du côté gauche et 7 à 10 du côté droit. Elles sont munies de longs cils dont les mouvements coordonnés font bouger l’eau vers le haut, assurant l’oxygénation du sang qui y circule. En même temps, ces cils captent les particules en suspension dans l’eau (détritus, plancton) et les dirigent vers la bouche où ils sont avalés ; le cascail est donc un filtreur suspensivore.

Quand le cascail se rétracte dans son tube, il en ferme l’entrée à l’aide d’un petit couvercle, un opercule, porté au bout d’une des branchies modifiée. Cet opercule porte des petites épines noires faites de chitine au rôle sans doute dissuasif envers les prédateurs. Le nom latin de genre, Ficopomatus dérive d’ailleurs de cet organe : fico vient de ficus, figue à cause de la forme et pomatus de pomatias pour escargot, allusion à la capacité à se rétracter dans sa « coquille ».

Des tubes très esthétiques

Venons en donc aux tubes, la partie de loin la plus accessible et particulièrement voyante dans le cas du cascail. Rarement isolés, ils se présentent le plus souvent en blocs massifs de forme variée, formés d’étages superposés et soudés entre eux, d’une coloration générale plutôt sombre. Chaque tube, d’un diamètre moyen de 1,4mm, peut atteindre 10cm de long et possède une ouverture élargie et des anneaux de renforcement saillants espacés irrégulièrement sur sa longueur. Ce qui frappe le plus, c’est l’aspect bicolore : l’ouverture ainsi que les anneaux de renfort sont blancs alors que le reste tend vers le brun plus ou moins foncé ou brun doré du plus bel effet. Cependant, assez souvent, ces tubes se trouvent encroûtés de divers dépôts qui cachent cette parure, notamment sur les colonies mortes.

Le ver fabrique son tube à partir d’une sécrétion calcaire élaborée par des glandes du « collier », la partie en-dessous de la tête. Une analyse microscopique montre que chaque tube comporte deux couches : une externe épaisse de 90 micromètres, faite de carbonate de calcium ou calcaire (avec une zone différenciée de cristaux prismatiques vers l’intérieur) et une interne très fine, de nature organique. L’adhérence des tubes entre eux est assurée par des groupes de cristaux en coin d’une dizaine de micromètres de longueur.

Des vers à panache

Ces éventails de branchies plumeuses qui se déploient dans l’eau sont typiques des vers tubicoles sédentaires qui, en quelque sorte, font bouger leur environnement faute de se déplacer eux-mêmes ! Le cascail appartient à la famille des Serpulidés qui compte près de 300 espèces de par le monde. Ils sont caractérisés par des tubes durs, minéraux et la présence d’un opercule. La plupart des espèces de cette famille se contentent de coller quelques tubes sur des supports variés ou de s’installer dans des fissures sous la forme d’encroûtements fréquemment observés notamment sur des coquilles ou des rochers. Les Serpulidés sont très proches parents de la famille des Spirorbidés (parfois considérée comme simple sous-famille des Serpulidés), dont les tubes très petits et enroulés en spirale comme des coquilles d’escargots.

Enfin, il ne faut pas confondre le cascail avec un autre ver répandu sur les rochers ensablés qui forme des récifs encore plus étendus en forme de dômes, l’hermelle, de la famille des Sabellaridés : les colonies sont constituées de tubes étroitement collés entre eux, formés de grains de sable et de fragments de coquilles agglomérés, l’ensemble faisant penser à des alvéoles d’abeilles.

Des récifs de vers

Le cascail se distingue son mode de vie fortement colonial : les tubes individuels sont construits perpendiculairement au substrat servant de support, donc plus ou moins dressés, et très serrés avec une distance moyenne entre eux de l’ordre de 1,2mm, donnant ainsi naissance à des blocs de forme variée selon le support de départ. Au fur et à mesure des générations nouvelles, les couches se superposent et les blocs finissent par se rejoindre donnant ainsi naissance localement à de véritables plates-formes ou récifs.

Des études menées en Italie (2 et 3) fournissent quelques chiffres sur l’ampleur de ces constructions. La densité des vers (et donc des tubes) varie de 70 000 à 180 000 vers par mètre carré. Les récifs atteignent 7m de diamètre sur 1m de haut, tant et si bien qu’ils finissent par affleurer quand ils se trouvent dans des lagunes peu profondes et fermées. Dans une lagune du delta du Po de 6 km2, les récifs couvrent près de 2% de la surface du fond et mobilisent plus de 30 000 tonnes de calcaire avec une croissance annuelle de 1000 tonnes. Un mètre cube de récif contient environ 700kg de calcaire mobilisé dans le tube plus 50 kg sous forme de sédiment très fin piégé entre les tubes entrelacés. Le dessus du récif s’accroît de près de 3cm par mois.

Les chiffres impressionnent mais pour autant ces récifs restent bien fragiles, s’effritant et se cassant très facilement même si les blocs les plus développés peuvent supporter le poids d’une personne. Le cascail adopte en fait une stratégie dite «douce » (par opposition à d’autres serpulidés coloniaux qui élaborent des tubes plus épais et très durs) en privilégiant la quantité aux détriments de la qualité : des tubes fragiles (donc moins coûteux à élaborer) mais rapidement construits. Les fortes densités rapidement atteintes et la proximité des tubes permettent une croissance rapide du récif mais celui-ci reste instable. Régulièrement, sous l’effet du poids excessif ou des vagues en cas de tempêtes, il subit des effondrements. De nouveaux vers s’installent sur les tubes anciens ce qui progressivement consolide la structure en entremêlant les tubes. L’installation sur le récif, véritable arche de Noé pour la faune marine fixée ou benthique, d’autres organismes encroûtants tels que des bryozoaires contribue aussi au renforcement du récif.

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Lagune de la Belle Henriette en Vendée (2006) avec ses colonies de cascail exondées suite à une forte baisse du niveau en été.

Un adepte du saumâtre

Le cascail installe ses colonies dans des eaux côtières peu profondes (moins de 3m), soumises à des variations de salinité comme dans les estuaires ou les lagunes ; s’il supporte (ou plutôt survit) des environnements hyper salés, il ne développera ses colonies que dans des milieux avec une gamme de variations de salinité assez basse, donc saumâtres (entre 1 et 10g de sel par litre contre 35 pour l’eau de mer). Il recherche avant tout des milieux « fermés », relativement abrités de l’action directe des vagues (qui l’empêchent notamment de construire ses tubes) tout en supportant le courant des estuaires par exemple. Il ne supporte pas non plus les émersions prolongées et se cantonne donc dans des zones avec un faible marnage (écarts de niveaux). Pour atteindre la maturité sexuelle, il demande une eau autour de 18°C : dans des eaux plus froides, il ne pourra que survivre un temps. Toutes ces conditions se trouvent donc réunies dans les marinas des ports, les lagunes côtières plus ou moins fermées, les marais salants, les ports, les bassins à flot, …

Reste un dernier facteur important pour le cascail : la disponibilité de supports adéquats. La gamme est très large allant des rochers ou galets, des coquillages (et notamment des huîtres), des débris de bois, des radeaux de végétation (comme des potamots dans les lagunes ou des tiges de roseaux : voir les photos) et toutes les structures artificielles dures créées par les hommes : quais, vannes, coques de bateaux, bouées, digues, pontons, … ce qui pose de réels problèmes (voir l’autre chronique). Le site d’installation préféré reste quand même les blocs ou récifs anciens ou cassés !

 

BIBLIOGRAPHIE

  1. Ficopomatus enigmaticus Ecologie, répartition en Bretagne et en France, nuisances et moyens de lutte
sur le site atelier du port de Vannes. CAMUS Patrick et al. IFREMER 2000
  2. The Battle is not to the Strong: Serpulid Reefs in the Lagoon of Orbetello (Tuscany, Italy). C. N. Bianchi and C. Morri. Estuarine, Coastal and Shelf Science (2001) 53, 215–220
  3. Present-day serpulid reefs, with reference to an on- going research project on Ficopomatus enigmaticus. Publications du Service géologique du Luxembourg, 29: 61-65. Bianchi C. N., Aliani S. & Morri C., 1995.