les jardins d’agrément (ici, la rocaille fleurie de mon jardin) ont introduit dans les paysages locaux une grande diversité florale.

Parmi les originalités qui caractérisent les paysages tant agricoles qu’urbains figure l’introduction de grandes quantités de plantes à fleurs à fortes densités que ce soit dans les jardins d’agrément ou dans les cultures à floraison massive telles que le colza, le tournesol ou les féveroles. On ne prête plus attention à ce changement majeur mais quand on voit une plaine agricole campagne constellée de vastes champs de colza au printemps ou les jardins des zones pavillonnaires rivalisant de bordures et de plates bandes fleuries, on prend la mesure de ce nouvel élément. Au niveau local, ces plantes cultivées fournissent sans doute plus de nectar et de pollen que toute la flore sauvage combinée existant aux alentours. Evidemment on se doute que cet apport massif ne peut qu’agir sur les communautés de pollinisateurs : les détourne t-il des fleurs sauvages ou au contraire leur apporte t-il un plus en attirant plus de visiteurs et en les concentrant ? Pour répondre à ces questions rien de tel qu’une bonne expérimentation conduite grandeur nature à la fois à proximité de jardins  ou de grandes cultures dans une même région. (1)

Jardins de campagne : de petites oasis de diversité florale pour les pollinisateurs

Effets déjà connus

Diverses études ont déjà exploré ce problème avant celle que nous allons détailler avec des conclusions assez disparates. Ainsi, la production de graines par des champs de trèfle rouge ne dépend aps du pourcentage de champs de colza à la périphérie mais plutôt des surfaces en végétation semi-naturelle. Les effets des cultures à floraison massive semblent varier selon les espèces de pollinisateurs et de fleurs sauvages concernées. On sait aussi que les espèces cultivées agissent sur l’abondance des bourdons dans les bordures de champs où elles poussent et que, à long terme, cela peut agir sur les densités des populations de pollinisateurs.

Côté jardins, on sait aussi que les zones urbaines constituent des refuges potentiels efficaces pour diverses espèces de bourdons mais cela dépend du degré d’urbanisation. Localement, on a souvent plus de colonies nicheuses de bourdons installées dans des jardins urbains que dans les terres agricoles alentours. Une étude sur des jardins suburbains a montré que la communauté d’abeilles et bourdons se rapprochait de celle d’une forêt naturelle proche. Enfin, on a démontré que plus il y avait de jardins urbains localement, meilleure était la survie des bourdons entre mai et août, période difficile pour eux faute de trouver des plantes fleuries.

Espèces test

Le lotier corniculé fréquente les prés et les bordures de chemins et des cultures

Pour expérimenter (1), les chercheurs anglais ont retenu deux espèces sauvages présentes naturellement dans l’environnement local aussi bien près des jardins que des cultures : le lotier corniculé et le lierre terrestre. Le choix ne résulte aps du hasard : ce sont deux espèces fortement autoincompatibles donc dépendantes des insectes pour leur pollinisation et la production de fruits et de graines qui en découle ; les fleurs bien individualisées permettent de faire le suivi de leur devenir après la pollinisation. Les fleurs de ces deux espèces reçoivent avant tout les visites des abeilles (domestiques et solitaires) et des bourdons ; elles diffèrent fortement entre elles par leur morphologie : corolle papilionacée pour le lotier et bilabiée à tube long pour le le lierre terrestre. Enfin, elles ont une phénologie de floraison assez divergente : le lierre terrestre ne fleurit qu’une fois, assez tôt au printemps, alors que le lotier fleurit sur une période bien plus étalée allant du milieu du printemps au début de l’automne.

 

Les chercheurs les cultivent dans des pots standard avec les mêmes conditions de culture pour éviter des biais liés à la croissance et qu’ils installent soit le long de jardins, soit le long de cultures à floraison massive (colza ou féveroles) ou pas (blé) ; ils les disposent en taches qui reconstituent les densités moyennes observées sur le terrain de la part de ces deux espèces.

Un suivi des visites de pollinisateurs, des abondances locales de ceux-ci, des densités de fleurs cultivées et de leur état de floraison est mis en place tout en mesurant régulièrement le succès de la pollinisation via le nombre moyen de graines produit par fleur.

Avantage jardins

De manière significative (voir les résultats de la production moyenne de graines par fleur ci-joints), la pollinisation des deux plantes tests placées le long de jardins s’avère meilleure que pour celles placées le long de champs cultivés. Divers indicateurs expliquent ce résultat : la densité locale de fleurs y est la plus élevée tout comme le nombre d’insectes visitant les fleurs ; il y a plus de plantes qui fleurissent en même temps que les deux espèces test (co-floraison) au bord des jardins que pour les champs cultivés. On peut donc parler d’un effet facilitateur des plantes qui co-fleurissent dans les jardins et participent ainsi à la création d’un bon environnement de pollinisation pour le lotier et le lierre terrestre. D’ailleurs, il est noté que plus il y a de fleurs dans les jardins et plus il y a d’abeilles et de bourdons observés en butinage. Le nombre d’abeilles et de bourdons observés par bande de 200m de long le long d’une parcelle est la variable qui explique le mieux ce meilleur succès de la pollinisation.

On ne peut exclure que d’autres facteurs influent cette plus grande abondance de pollinisateurs (par exemple l’ombrage, la présence d’arbres et arbustes, …) mais comme les plantes tests se trouvaient toutes placées dans les mêmes conditions, ces facteurs n’ont pu être appréhendés dans cette étude.

L’avantage évident des jardins par rapport aux cultures à floraison massive tient aussi dans la quasi permanence des floraisons étalées sur l’année et leur grande diversité, gages d’attraction de nombreuses espèces variées d’abeilles solitaires ou de bourdons. Probablement aussi que les jardins offrent plus de sites de reproduction potentiels aux bourdons notamment que les bordures de champs cultivés soumises aux perturbations liées aux pratiques agricoles.

 

Vague jaune

En un mois, une gigantesque quantité très concentrée de pollen et nectar se trouve mise à disposition !

Le fait que au bord des cultures, quelles qu’elles soient, les deux plantes tests connaissent une moindre pollinisation suggère une certaine pénurie de dépôt de pollen d’une fleur à une autre liée à une moindre abondance de pollinisateurs. Par contre, au bord des champs de colza à floraison massive, les lotiers connaissent une meilleure pollinisation qu’au bord de champs de blé tout en restant en dessous du niveau des jardins. Cet effet ne s’observe pas pour le lierre terrestre qui a pourtant une floraison printanière qui coïncide avec celle du colza. Donc, au moins pour le lotier, une culture à floraison massive telle que le colza induit un effet facilitateur en attirant sans doute plus de pollinisateurs qui butinent au passage d’autres plantes présentes à proximité. Evidemment cet effet ne sur le lotier vaut que pour le printemps : ensuite, au cours de l’été, la production de graines par les lotiers le long de ces champs baisse nettement.

Effet différencié

Pourquoi le lotier et pas le lierre terrestre ? L’un comme l’autre ont des fleurs radicalement différentes de celles du colza tant en forme qu’en signaux olfactifs déployés pour attirer les pollinisateurs. Mais ils partagent quand même la même dépendance envers les hyménoptères (abeilles et bourdons). Le lotier a des fleurs jaunes comme celles du colza, un signal visuel qui doit jouer en sa faveur ; ses fleurs, vu leur conformation, reçoivent, comme celles du colza surtout les visites des bourdons à langue courte. Lotier et colza partageraient donc au moins partiellement la même guilde de pollinisateurs ce qui facilite ces interactions.

Par contre, le lierre terrestre dépend nettement d’autres espèces telles que le bourdon des jardins ou le bourdon des champs : ces bourdons possèdent une langue longue capable d’atteindre le nectar au fond du tube floral à l’entrée rétrécie. On les retrouve comme pollinisateurs assidus des cultures de féveroles, de la même famille que le lotier mais eux fleurs bien plus grandes et allongées.

Pour autant, bien que le lierre terrestre partage donc la même guilde pollinisatrice que la féverole, il n’a pas été noté d’effet significatif dans cette étude sur la pollinisation des lierres terrestres installées en bordure de tels champs. Ceci rejoint les résultats d’une autre étude qui avait montré que des trèfles des prés (fleurs en tube elles aussi) placés près de champs de féveroles ne bénéficiaient pas d’un effet facilitateur de leur part.

Leçons

Cette étude montre combien il faut nuancer toute affirmation a priori : les effets dépendent beaucoup des espèces et de leurs traits de vie (notamment la période de floraison) tant du côté insectes pollinisateurs que du côté plantes à fleurs pollinisées. Par contre, elle apporte la preuve que des plantes sauvages (telles que le lotier ou le lierre terrestre) poussant en petites taches près de lieux où des plantes ont été artificiellement introduites en grandes quantités peuvent bénéficier de cette proximité et tout particulièrement auprès des jardins. Ces derniers représentent un environnement favorable aux pollinisateurs pour rapport aux terres cultivées présentes dans l’environnement proche. Gageons que l’interdiction de l’usage des pesticides dans les jardins contribuera encore plus à amplifier cet effet.

La flore sauvage des bordures de champs de colza doit bénéficier de l’effet « floraison massive » mais uniquement en avril-mai

On voit aussi que les plantes cultivées à floraison massive semblent plutôt bénéfiques à la flore locale quant à la pollinisation. Cependant, comme il a été signalé ci-dessus, il ne faut pas généraliser : ainsi, d’autres études ont montré que la présence de champs de colza fleuris influaient négativement sur la production de graines des primevères officinales qui fleurissent en même temps à proximité (voir la chronique sur cet exemple).

Au final, il devient évident que l’introduction massive de plantes fleuries cultivées que ce soit dans les cultures ou les jardins, qu’elle agisse positivement ou pas, constitue un élément supplémentaire dans le grand changement global qui a bouleversé les écosystèmes au cours du dernier siècle, même si visuellement cet effet ne nous affecte guère !

Localement, les champs de colza ont complètement changé le paysage agricole et la perception qu’on en avait ! On oublie qu’il s’agit en fait d’un paysage nouveau et assez récent !

BIBLIOGRAPHIE

  1. Two Bee-Pollinated Plant Species Show Higher Seed Production when Grown in Gardens Compared to Arable Farmland.Cussans J, Goulson D, Sanderson R, Goffe L, Darvill B, et al. (2010) PLoS ONE 5(7): e11753.

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez le lotier corniculé
Page(s) : 190-191 L’indispensable guide de l’amoureux des fleurs sauvages
Retrouvez le lierre terrestre
Page(s) : 56-57 Guide des Fleurs des Fôrets