Lagomorpha

Faites le test autour de vous ; posez la question suivante : « Citez quatre noms d’animaux communs que l’on classe parmi les Rongeurs » ; je mange mon chapeau (de paille, pour un jardinier !) si le lapin ne figure pas parmi les quatre (et peut être aussi le lièvre). Et pourtant, les scientifiques sont formels : lièvres et lapins ne sont pas des Rongeurs au sens de la classification. On les classe sans ambiguïté dans un autre groupe, les Lagomorphes, qui renferme 92 espèces actuelles : ce terme, créé en 1912, vient de lagôs pour lièvre et morphe pour forme : « en forme de lièvre ». Nous allons ici parcourir quelques unes des différences majeures qui justifient leur classement à part.

lago-lievre

Lièvre commun tapi au sol (dans mon jardin !)

Le poids des mots

Remarquez bien au préalable que, pour être sûr de gagner notre pari, nous avons pris soin de formuler notre question en utilisant Rongeur comme nom ; si nous avions formulé notre question ainsi « Citez quatre noms d’animaux rongeurs », avec rongeur comme adjectif, la réponse lapin eut été bonne ; en effet, le dictionnaire Le Robert (une mine d’or !) nous dit : l’adjectif rongeur signifie « qui ronge, qui mange en rongeant ». Effectivement, le lapin ronge ; mais le chien ronge aussi son os tout comme les chenilles rongent les feuilles ; ronger n’est pas une preuve de parenté puisque la classification consiste à regrouper ensemble des espèces apparentées qui partagent un ancêtre commun et pas forcément un mode de vie commun.

Pourtant, si on continue à se référer au Robert, on trouve à propos du nom Rongeur la définition suivante : « Mammifère muni d’incisives tranchantes en ciseaux à croissance continue, et dépourvu de canines ». Zut, je vais devoir manger mon chapeau car le lapin répond bien à cette définition … sauf que juste en dessous figure un extrait du Règne animal (tome I ; p. 190) du grand Cuvier qui déclare : «  Deux grandes incisives à chaque mâchoire …… en un mot à les ronger ; de là le nom de rongeurs que l’on donne aux animaux de cet ordre ». Vous n’avez rien remarqué ? « Deux grandes incisives à chaque mâchoire … » ; or, si vous mangez du lapin cuisiné avec la tête et que vous avez la curiosité de regarder d’un peu plus près la mâchoire supérieure, que voyez-vous ? Pas deux mais quatre incisives ! Voilà l’une des nombreuses différences structurelles qui séparent les Rongeurs au sens scientifique des Lagomorphes.

Les « vrais » Rongeurs

Pour éviter l’ambiguïté latente entretenue par le vocabulaire, les scientifiques utilisent le terme latin de Rodentia (qui a donné rodent en anglais pour rongeur) pour désigner le groupe tel qu’il est décrit par Cuvier. Le mot Rongeur ne date d’ailleurs, toujours selon Le Robert, que du tout début du 19ème siècle et dérive bien entendu de ronger, verbe bien plus ancien dont l’étymologie révèle quelques surprises. Avant 1181, ce verbe se disait rungier, dérivé du latin rumigare pour ruminer croisé avec le latin populaire rodicare pour ronger, lui-même issu du latin classique rodere pour roder au sens de user par frottement (voir corroder) ! Donc, dans la suite de cette chronique, chaque fois que nous utiliserons le mot Rongeur, ce sera dans le sens du nom scientifique Rodentia !

Si le mot rongeur prête à confusion du fait de son usage populaire, il a au moins l’intérêt d’être audible de tous. Par contre, « traiter » le lapin de Lagomorphe, çà passe plus difficilement mais il n’existe de mot populaire pour désigner ce groupe et la raison en est assez simple : le bon sens populaire en faisait des … rongeurs !!! Même la locution « lapins et lièvres » ne convient pas pour désigner ce groupe ; en effet, il renferme, outre ces derniers (qui forment la famille des Léporidés), une autre famille bien différente d’aspect, les Ochotonidés. Celle-ci regroupe un ensemble d’espèces de petits animaux à allure de grosses souris à oreilles rondes et qui habitent les régions montagneuses d’Asie et d’Amérique du nord, les Pikas, connus des américains sous le vocable de conies. Dans la suite, nous ne parlerons pratiquement que des lièvres et lapins pour rester en terrain familier (y compris pour l’auteur de ces lignes !).

Passons maintenant au scientifique après cette mise au point littéraire mais bien nécessaire et voyons ces fameuses différences entre Rongeurs et Lagomorphes. Nous nous appuyons sur les excellents dessins et textes de l’ouvrage cité en bas de chronique

Des incisives clivantes

Rongeurs comme Lagomorphes partagent une formule dentaire bien particulière : pas de canines ni de premières prémolaires (avec, à la place, un espace vide bien visible de profil, comme la barre des chevaux ou des vaches) et des incisives très développées taillées en biseau (et non pas en ciseaux comme dans la définition du Robert ou alors il faut préciser « ciseau à bois » !) et arquées. Et encore, sur les trois incisives classiquement présentes par demi-mâchoire chez la plupart des Mammifères, les premières incisives supérieures et inférieures ainsi que les troisièmes inférieures ont disparu et les secondes incisives sont remplacées par de fortes incisives de lait très développées et visibles même de l’extérieur.

La croissance continue des incisives qui n’ont pas de véritables racines (on peut les extraire facilement d’un crâne) compense l’usure liée à leur usage pour ronger et impose à ces animaux de s’en servir tout le temps car sinon, faute d’usure, elles se développent trop et deviennent alors un handicap.

Mais, chez les Lagomorphes, les deux incisives supérieures se trouvent doublées en arrière par deux incisives vestigiales nettement plus petites et visibles seulement de l’intérieur (voir photos premier paragraphe). Certains trouveront une telle différence minime, de l’ordre du détail, mais d’une part elle se retrouve chez tous les Lagomorphes et pas chez les Rongeurs et d’autre part, elle touche au développement dentaire, un caractère clé dans le cadre de l’évolution par rapport à l’alimentation. Probablement que ces petites incisives supplémentaires aident au découpage des végétaux les plus fibreux et apportent un plus à leurs possesseurs.

Mais il est une autre différence structurelle surprenante : les incisives des Lagomorphes sont recouvertes d’émail dur devant et derrière alors que celles des Rongeurs n’ont de l’émail que devant (en dessous, c’est la dentine plus tendre qui affleure directement) et il est souvent teinté d’orange ou de jaunâtre probablement à cause de minéraux qui durcissent encore plus la surface. De ce fait, à cause de l’usure plus prononcée côté intérieur, les incisives des Rongeurs ont un profil biseauté encore plus accentué que celui des Lagomorphes.

Des têtes différentes

Les systématiciens s’appuient sur des caractères squelettiques très pointus (notamment pour pouvoir les appliquer aux fossiles pour lesquels on ne dispose que très rarement d’autres organes) avec une terminologie hyper précise permettant les comparaisons. En simplifiant, on peut souligner quelques différences assez faciles à observer au niveau des crânes respectifs :

– le côté osseux du museau (qui correspond au maxillaire) est typiquement fenêtré, i.e. tout perforé en dentelle chez les Lagomorphes et jamais chez les Rongeurs

– la voûte du palais des Lagomorphes est recouverte de poils chez les Lagomorphes, caractère énigmatique qui doit certainement avoir une fonction sensorielle ou alimentaire

– la cavité (fossé glénoïde) de la mâchoire supérieure dans laquelle vient s’emboîter la mandibule inférieure a une forme de profonde ornière allongée chez les Rongeurs et une forme ouverte, non creusée chez les Lagomorphes, autorisant chez eux des mouvements latéraux que ne peuvent effectuer les Rongeurs et nécessaires vu que les deux rangées de molaires supérieures et inférieures ne sont pas face à face.

En plus, chez les Léporidés, il existe un caractère unique du crâne par la présence d’une sorte de grande zone articulée qui l’encercle en arrière des orbites et qui autorise un léger mouvement de deux moitiés séparées !

Mangeurs de crottes !

Déjà, au niveau alimentaire, on peut noter que tous les Lagomorphes sont strictement herbivores alors que nombre de rongeurs ont un régime bien plus éclectique à base de graines, racines, tubercules et avec au menu souvent de la chair, y compris chez de toutes petites espèces comme les mulots (voir la chronique sur la prédation des mulots sur des papillons hibernants). Les Lagomorphes se rapprochent des grands herbivores comme vaches ou chevaux en possédant au niveau de leur gros intestin un long coecum , une sorte de poche fermée (l’équivalent de notre minuscule appendice vestigiale) riche en bactéries où les végétaux grossièrement rongés et découpés s’accumulent et fermentent.

En plus, lièvres et lapins, récupèrent directement certaines de leurs crottes directement à leur sortie de l’anus pour les remanger ; ces crottes noires, molles et luisantes contrairement aux crottes « définitives » dures et sèches sont émises de jour pour les espèces nocturnes : cette seconde digestion (comme une rumination !) permet de récupérer un maximum d’éléments nutritifs dont les vitamines B. On appelle ce comportement original, la caecotrophie. Parmi les Rongeurs, seuls quelques membres de la famille des Caviidés, proches du cochon d’Inde en font autant mais il s’agit d’une famille bien à part au sein des Rongeurs (endémique de l’Amérique du sud) avec une histoire relativement récente : ce caractère serait donc apparu une seconde fois indépendamment au cours de l’évolution.

Un pénis … presque humain !

Chez les Rongeurs mâles, le pénis est rendu rigide par la présence d’un os véritable, le baculum ou os pénien, ce qui leur permet d’avoir des rapports sexuels très longs, jusqu’à plus d’une heure pour certains ou de s’accoupler très vite de nombreuses fois. Par contre, chez les Lagomorphes, il n’y a pas de baculum mais, comme chez les humains, du tissu spongieux érectile qui se gonfle avec l’afflux de sang.

Ce caractère partagé avec les Humains nous ramène vers la place des Lagomorphes dans la classification ; même si il y a eu une série de contradictions et de débats quant à leur place, il est désormais admis que leurs proches parents sont bien les Rongeurs avec lesquels ils forment le grand groupe des Glires. Ce dernier a pour plus proche parent un ensemble dans lequel on trouve des animaux peu connus comme les Galéopithèques (Dermoptères), les Toupayes (Scandentiens) et un groupe bien plus familier, celui des Primates … avec l’Homme !

BIBLIOGRAPHIE

  1. Dictionnaire culturel en langue française Le Robert ; sous la direction d’A Rey
  2. Classification phylogénétique du vivant. G. Lecointre ; H. LE Guyader ; Ed. Belin. 3ème édition. 2001.
  3. Mammalogy. Fifth Edition. T. A. Vaughan ; J .M. Ryan ; N. J. Czaplewski. Jones and Bartlett Pub. 2011

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez le lapin de garenne
Page(s) : 257 Le guide de la nature en ville
Retrouvez Rongeurs et Lagomorphes
Page(s) : 437-441 Classification phylogénétique du vivant Tome 1 – 4ème édition revue et complétée