Pinus sylvestris

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En lisière d’un boisement, le quatuor des envahisseurs potentiels : le pin sylvestre (bleuté), l’épicéa (vert sombre), le hêtre et le genêt à balais

Dans le département du Puy-de-Dôme, la petite région naturelle de la Chaîne des Puys présente un paysage dominé par de vastes espaces boisés, un paysage très fermé donc notamment dans toute la partie centrale. Les chiffres confirment cette impression : sur les 36 000 hectares de cette région, le taux de boisement atteint plus de 42% ce qui la situe même au-dessus de la moyenne du département (32%) lui-même nettement forestier. Et pourtant, les géographes sont formels : le paysage végétal actuel de la chaîne des Puys n’a rien à voir avec celui qui prévalait il y a encore à peine 70 ans, un paysage très ouvert dominé par les activités agricoles où les arbres n’occupaient qu’une place réduite sous forme de haies et d’arbres isolés. En moins d’un siècle, les boisements ont conquis la majeure partie de ce territoire, changeant radicalement le paysage. La plus grande part de cette conquête forestière résulte de la colonisation spontanée par des essences pionnières telles que le pin sylvestre, un conquérant très efficace des milieux ouverts comme nous l’avons montré dans une chronique consacrée à ses capacités de dispersion.

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Panorama depuis le sommet du Puy-de-Dôme : une mer forestière !

Que s’est-il passé et quel a été le rôle du pin sylvestre dans ce bouleversement paysager ?

Chronique d’une révolution paysagère

Remontons à la première moitié du 19ème siècle pour découvrir une « autre » chaîne des Puys aux paysages très ouverts et uniformes, hérités de plusieurs siècles d’occupation agricole avec d’importants défrichements : partout des herbages maigres et secs en été et des landes à bruyère et à genêts aussi bien sur les édifices volcaniques (les puys) que sur les cheires, ces vastes étendues chaotiques de blocs de lave et sur les plateaux qui les entourent. Ces espaces sans clôtures sont parcourus et entretenus de manière extensive par de grands troupeaux de moutons dont la plupart sont des Ravas (voir la chronique sur cette race locale de moutons). Parsemant ce décor quasi steppique, les hameaux et villages regroupent autour d’eux de maigres cultures vivrières avec des haies de frênes et quelques prés avec des bovins.

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Troupeau de Ravas, la race ovine par excellence de la chaîne des Puys (avec quelques brebis de la race dite blanche)

Dès la seconde moitié du 19ème siècle, des changements commencent à poindre : les immenses parcours à moutons qui étaient des sectionnaux (terrains collectifs) vont progressivement être attribués à des propriétaires particuliers et partagés en lots (allotissement). De nouvelles pratiques pastorales s’installent comme le parcage des animaux sur des parcelles délimitées ce qui fertilise les terres par les excréments. L’élevage ovin commence à décliner.

La seconde Guerre Mondiale va marquer le glas ce cet élevage extensif au profit d’une agriculture spécialisée et intensive, recentrée sur les terres les plus accessibles et aux sols les plus fertiles. Deux épidémies vont accélérer cet abandon des terres agricoles : en1950, une épidémie de fièvre aphteuse anéantit le cheptel bovin qui disparaît pratiquement et en 1972, une épidémie de brucellose décime les troupeaux de moutons.

Le grand retour de la forêt

Les terres immédiatement autour et sur les Puys sont massivement boisées en épicéas dont les peuplements monotones dominent désormais le paysage comme on le constate aisément depuis le panorama du sommet du Puy-de-Dôme. Ailleurs, le reboisement spontané naturel se met en place presque immédiatement après l’abandon et se poursuit de nos jours. Sont à l’œuvre divers arbres et arbustes pionniers, spécialistes de la conquête des milieux ouverts. Sur les pentes des puys, les landes sont rapidement colonisées par des fourrés de noisetiers formant des accrus (voir la chronique sur le noisetier) et dans les cheires, les bouleaux, saules et trembles se répandent en compagnie des pins.

Dans la moitié sud de la chaîne des Puys, plus sèche, les anciens parcours à moutons installés sur des surfaces planes ou des petits puys voient débarquer les pins sylvestres et les genévriers. Dans la chronique sur la dispersion du pin sylvestre, nous avons vu que cette reconquête, étudiée sur les Grands Causses du sud, se faisait par diffusion depuis un front de boisements déjà existants et par bonds via des évènements de dispersion de graines à très grande distance donnant naissance à des petits noyaux « d’éclaireurs » qui accélèrent la progression dans l’espace.

Ici, le scénario a été un peu différent car il n’y avait pas de grands boisements de pins sylvestres mais surtout des bosquets ou arbres dispersés qui ont servi de semenciers naturels et la progression s’est faire à travers un paysage mosaïque très hétérogène, sans rapport avec les plateaux des Causses et leurs pelouses calcaires uniformes. A cela, est venue s’ajouter une pratique locale consistant à semer des graines de pin pour accélérer le boisement de parcelles abandonnées.

Des pinèdes naturelles

Ainsi, à partir des années 50-60 se met en place de manière naturelle une multitude de petites pinèdes naturelles très fragmentées, de manière diffuse dans le paysage, finissant par former parfois des boisements de type parcs par coalescence de petits noyaux. Elles apportent au paysage local une nuance originale avec les cimes souvent tortueuses de ces pionniers et leurs beaux troncs orangés qui contrastent avec le feuillage d’aiguilles bleutées.

L’étude floristique (1) de ces pinèdes révèle la présence d’espèces herbacées typiquement forestières qui côtoient des reliques des anciens milieux ouverts qui ont été conquis de type landes ou pelouses ; selon l’ancienneté du peuplement, l’un ou l’autre de ces cortèges prédomine. Si elles n’abritent pratiquement aucune espèce rare et spécifique de ce milieu (à part les pyroles et la goodyère, une orchidée), ces pinèdes offrent par contre une riche biodiversité « banale » d’espèces herbacées en sous-bois. Les pinèdes installées sur d’anciennes pelouses s’avèrent les plus riches en espèces (plus de 50), bien plus que celles sur d’anciennes landes à bruyère (30 espèces).

Les pinèdes ayant colonisé d’anciens parcours abandonnés frappent par la diversité des ports des pins avec des formes plus ou moins extravagantes, reflet de la diversité des histoires de vie de chacun d’eux dans un contexte de reconquête. Beaucoup prennent un port branchu, avec plusieurs troncs et une silhouette basse et trapue. Cet aspect est encore plus surprenant dans les cheires au relief chaotique et tourmenté, aux sols peu profonds et avec la concurrence des autres pionniers cités ci-dessus : on y trouve des pins remarquables au port improbable, des monuments naturels souvent en fin de vie !

Un blitzreig végétal

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Pourtant, l’analyse montre que ces pins, en dépit de leur disparité en taille et en port, ont dans de nombreux sites pratiquement tous le même âge soit 50 à 70 ans. Cette homogénéité témoigne d’un mode de colonisation particulier confirmé par des modélisations (1) qui permettent de reconstituer le scénario de cette conquête passée inaperçue à ses débuts. Dans le contexte du déclin accéléré du pâturage ovin (voir ci-dessus) à partir des années 1950, il faut imaginer, parcelle par parcelle, un abandon brutal, du jour où l’agriculteur propriétaire cesse son activité pastorale. Là, s’ouvre pour les pins une fenêtre d’invasion particulièrement favorable : un milieu tondu, ras, parsemé de petits vides dus au piétinement des animaux, un peu enrichi par la fumure naturelle et qui n’est plus soumis à la tondeuse ovine. On parle de fenêtre car cette aubaine ne dure que trois ou quatre ans : le tapis herbacé va s’épaissir rapidement et d’autres pionniers sont en embuscade comme les genêts, les ronces, les bouleaux, … et ne vont pas eux non plus rater une telle occasion. Les graines des pins reproducteurs dispersés çà et là ne cessaient de pleuvoir depuis longtemps sur ces espaces mais en vain car la dent implacable des moutons anéantissait les jeunes plantules. Désormais, leur pluie de graines se dépose sur un espace accueillant et favorable ! On parle de résistance temporairement faible du milieu ouvert à l’invasion. Très vite, cette résistance va se renforcer et les pins vont avoir de plus en plus de mal à s’installer. Ainsi se créent ces boisements équiennes (d’âge égal ou presque) comme des plantations naturelles !

La vague continue

L’évolution du contexte agricole, parsemée de crises sanitaires (voir ci-dessus), économiques et sociales, a relancé le processus à plusieurs reprises comme autant de coups de boutoir. Les premières colonisations massives ont de plus permis la création de nouveaux noyaux de dispersion vu que les pins deviennent reproducteurs dès l’âge de 15 ans environ. Une étude (2) menée en 1999 sur la partie sud de la chaîne (donc la plus concernée par la progression des pins) a chiffré cette progression à partir de l’analyse de photos aériennes prises en 1954, 1974 et 1991. 732 hectares de pinèdes ont été recensés dont un tiers se sont installées entre 1954 et 1974 sur d’anciennes landes et pelouses qui servaient de parcours pastoraux (dont une partie résulte sans doute de semis artificiels mentionnés ci-dessus) ; les autres proviennent de la progression frontale des pinèdes déjà formées ou de la pénétration des pins à l’intérieur des accrus de noisetiers.

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Evolution des surfaces des différentes formations végétales sur 40 ans (d’après les données de 2)

Même avec la remise en service de différentes estives et l’implication forte du Parc Régional des Volcans (3), les troupeaux en activité n’arrivent pas toujours à contrôler cette progression soit à cause d’une charge (nombre d’animaux à l’hectare) insuffisante, soit à cause de nouvelles pratiques comme l’usage des enclos et la non-surveillance des troupeaux par des bergers ; les moutons, s’ils ne sont pas guidés et incités, recherchent avant tout les zones les plus faciles à pâturer, délaissant les secteurs en cours d’envahissement. Localement, par contre, si la pression est assez forte, les troupeaux ovins réussissent peu ou prou à contenir les pins en s’attaquant d’une part aux jeunes plants mais aussi aux jeunes arbres qui peuvent subir des attaques répétées et prendre des silhouettes rabougries (abroutissement) ou difformes à la base.

Tout ceci nous rappelle la relativité de la notion de paysage et son caractère mouvant au gré notamment de l’évolution des activités humaines. Bien difficile dans ce contexte de définir dans le cadre de plans d’actions concertées quel paysage privilégier à l’avenir !

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BIBLIOGRAPHIE

  1. Dynamique des boisements spontanés dans la Chaîne des Puys : une approche par la modélisation. B. PRÉVOSTO et P. COQUILLARD. Forêt méditerranéenne ; t.XXII, n°1, 2001.
  2. La typologie des boisements spontanés : un outil pour la gestion Application aux peuplements naturels de pin sylvestre dans une moyenne montagne volcanique d’Auvergne : la Chaîne des Puys. B. Prévosto. Ingéniéries EAT 1999
  3. Dynamiques végétales contemporaines dans les estives de la chaîne des Puys. M. Lefeuvre. Thèse de géographie. Clermont-Ferrand. 2013.

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez le pin sylvestre
Page(s) : 54-55 Guide des fruits sauvages : Fruits secs