Cirsium eriophorum

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Cette chronique m’a été inspirée non pas par des considérations strictement scientifiques mais par un coup de cœur (parmi bien d’autres) pour une plante qui fait partie de ce que l’on appelle la biodiversité ordinaire : le cirse laineux ou cirse à coton. Chaque fois que je croise en été des peuplements fleuris de cette espèce moyennement répandue, je craque toujours pour son élégance et sa prestance et chaque fois l’appareil photo crépite tant le sujet est inépuisable du seul point de vue esthétique. Partant donc de cette photothèque bien fournie, je vous propose un portrait détaillé de ce « chardon » avec quand même des apports scientifiques. Pour rester vraiment dans l’esprit zoom-nature, une seconde chronique issue de la consultation de publications sera consacrée à ce cirse et à son écologie.

Chardon ou cirse ?

La réponse varie selon le point de vue et donc le sens que l’on accorde au mot chardon. En langage populaire, il désigne une plante herbacée à feuilles et/ou capitules épineux, en principe de la famille des Composées ou Astéracées mais pouvant aussi s’appliquer à des plantes étrangères à cette famille comme le chardon-Roland ou panicaut qui est une Ombellifère (voir la chronique ….) ou le chardon à foulons ou cardère de la famille des Caprifoliacées. Ce mot se retrouve sous forme dérivée pour nommer aussi le cardon, le proche parent épineux de l’artichaut. Nos voisins anglais font de même en utilisant largement le terme thistle pour désigner des espèces partageant un feuillage épineux. Par contre, le mot cirse n’est guère utilisé que par les botanistes pour désigner de manière plus précise certains de ces chardons au sens large ; cirse ne figure d’ailleurs pas dans le dictionnaire culturel de la langue française Le Robert.

Vous pensez bien que le botaniste ne peut se contenter d’une telle généralité compte tenu du fait que le caractère épineux n’indique pas forcément un apparentement car ce caractère peut apparaître entre des espèces très proches. D’un point de vue étymologique strict, les seules plantes dont le nom latin correspond au terme chardon seraient les espèces placées sous le genre Carduus comme le chardon penché ou le chardon crépu. Toutes les autres relèvent d’autres genres très variés parmi lesquels on peut citer entre autres : les carlines (Carlina) ou chardons dorés ; Onopordon pour le chardon-aux-ânes ; le chardon-béni ou le chardon chausse-trappe qui sont des centaurées (Centaurea) à capitules épineux ; le chardon-Marie (Silybum) (voir la chronique consacrée à cette espèce)  et donc les cirses (Cirsium) avec notre cirse laineux.

Un des critères distinctifs entre ces deux genres, Carduus et Cirsium, repose sur les fruits secs sous forme d’une graine dure surmontée d’un paquet de soies (pappus) blanches : les soies sont nettement dentées (visible seulement de très près !) chez les « vrais » chardons alors qu’elles sont finement plumeuses chez les cirses.

Portrait d’une belle plante

C’est en juillet-août, moment de la floraison, que le cirse laineux attire le regard du promeneur et révèle toute sa splendeur. La tige puissante (jusqu’à 2cm de diamètre à la base) couverte de poils denses étalés, non épineuse, se ramifie dans le haut et peut atteindre 1,80m de haut, même si de nombreux individus ne dépassent pas le mètre. Tout au long de la tige, les feuilles se succèdent en alternance, un peu arquées, profondément découpées en lobes étroits, disposés par paires avec un grand lobe vers le haut et un plus petit vers le bas. L’ensemble des lobes des deux côtés de la feuille se trouve ainsi disposé dans deux plans, ce qui leur donne cette architecture si particulière et élégante et renforce leur potentiel défensif. Chaque segment se termine par une forte épine jaunâtre nettement dissuasive.

Mais le clou du spectacle reste les capitules dressés au sommet des tiges, sur de longs pédoncules, émergeant des dernières feuilles plus courtes. Au début, on dirait une pelote à épingles, large de 4 à 7cm, couverte d’un revêtement laineux blanc argenté, comme des toiles d’araignée emmêlées ; chaque épingle correspond à la pointe terminale d’une bractée rougeâtre qui compose cet involucre (l’équivalent des écailles charnues de l’artichaut). C’est lui qui lui vaut ce qualificatif de laineux que l’on retrouve dans l’épithète du nom latin eriophorum, « portant une toison ». Ce revêtement en réseau joue certainement un rôle défensif ou dissuasif envers les petits herbivores tels que les chenilles afin de protéger les précieuses fleurs contenues dans l’involucre.

Au sommet des capitules les plus gros et les plus avancés, commence à apparaître une tache foncée qui finit par s’ouvrir pour laisser le passage aux fleurs purpurines, très nombreuses et hyper serrées ; elles forment d’abord un gros pinceau avant de s’étaler pour donner un blaireau à raser du plus bel effet tandis que les bractées s’écartent un peu et font encore plus ressortir la laine de l’involucre. Chaque fleur (un fleuron) a une forme de tube allongé (2 à 4cm de long) se terminant en 5 lobes inégaux.

Le chant du cygne

Cette superbe floraison dure plusieurs semaines et laisse se côtoyer sur un même pied des capitules récents encore au stade « pelote argentée » et d’autres complètement ouverts. Les capitules fanent ensuite et commencent à sécher tandis qu’au centre apparaissent les soies blanches plumeuses des fruits issus de la fécondation des fleurs ; ils finissent par s’ouvrir complètement ce qui libère les fruits plumeux emportés par le vent ou s’accrochant au pelage des animaux.

En automne, toute la plante meurt, épuisée par cette floraison opulente. Le cirse laineux ne se reproduit donc que par ses graines dispersées et ne s’étale pas à la manière de son envahissant cousin, le cirse des champs avec ses rhizomes souterrains.

La première année qui suit la germination voit se former une rosette tandis qu’une grosse racine pivotante se développe sous terre. Les feuilles de la rosette, élégamment disposées en cercle, plutôt relevées et arquées, se reconnaissent aisément à leur architecture déjà mentionnée ci-dessus. En théorie, l’année suivante, la rosette produit une tige qui fleurit et la plante meurt, se comportant en bisannuelle ; dans la pratique, compte tenu des terrains souvent pauvres et secs colonisés, il faut au moins 3 ans et sans doute plus pour que la floraison puisse avoir lieu. Il vaut donc mieux parler de plante monocarpique : « qui ne fleurit qu’une fois ».

Un réservoir de biodiversité

Non content d’être très beau, le cirse laineux attire une foule de butineurs qui se gorgent du nectar abondant. En tête figurent les bourdons, au moins les espèces dotées d’une langue suffisamment longue (7 à 8mm) pour accéder au nectar produit au fond des longues corolles en tube. On peut en voir 2, 3 ou 4 ou plus par capitule et ils ne cessent de se succéder d’un capitule à l’autre. En montagne (où il est plus fréquent), les bourdons passent souvent la nuit à moitié enfoncés dans les capitules fleuris, notamment par temps froid ou humide. Les abeilles domestiques et solitaires ainsi que des papillons fréquentent aussi régulièrement le précieux cirse à la longue floraison au cœur de l’été, à un moment où justement les fleurs commencent à se raréfier, et ce, même quand il fait très sec.

Des punaises, des sauterelles escaladent souvent aussi ces capitules tandis que des guêpes viennent parfois récolter le coton des capitules, laissant des trous dans le revêtement ou bien elles mordent les bractées pour lécher le liquide qui s’en échappe.

En Grande-Bretagne, on a recensé au moins onze espèces d’insectes qui consomment les tiges, feuilles ou racines de ce cirse mais il y en a sans doute plus : des charançons, des chenilles de petits papillons nocturnes, des chenilles de vanesses, …. A maturité, les fruits attirent les passereaux granivores : serins, chardonnerets, linottes qui consomment les graines noirâtres. Ponctuellement, les mulots et campagnols grignotent volontiers aussi les graines.

Un pré pâturé fleuri de cirses laineux peut donc constituer une petite oasis de biodiversité alors que le reste de la végétation est pratiquement rasé ou sec au cœur de l’été, le cirse bénéficiant d’une certaine immunité défensive envers le bétail (voir l’autre chronique sur l’écologie).

Une peste honnie pour d’autres !

Si globalement, le cirse laineux reste plutôt peu commun, voire même rare localement, il peut tout aussi bien former des peuplements très fournis dans les pâturages secs sur des terres favorables. Son statut de refus pour le bétail facilité cette prolifération mais sans atteindre le niveau du cirse des champs, vivace et qui se propage en plus par voie végétative.

Dans l’autre chronique, nous verrons qu’en plus, il se montre au final moins compétitif que son autre cousin très commun, le cirse vulgaire. Malgré tout, il est localement considéré comme gênant car les bovins ne peuvent plus brouter les plantes comestibles qui poussent juste à leurs pieds. Le cirse laineux peut donc faire l’objet de la pratique de l’échardonnage qui consiste à faucher les pieds fleuris avant qu’ils ne produisent les graines, pour limiter sa propagation et son retour les années suivantes. Nous avons pu observer cette pratique en Aubrac où les sols secs sur des roches volcaniques lui conviennent très bien. En tout cas, cette pratique semble largement plus inoffensive que le recours aux herbicides de synthèse !

BIBLIOGRAPHIE

Cirsium eriophorum (L.) Scop. (Carduus eriophorus L.; Cnicus eriophorus (L.) Roth). R. Tofts. JOURNAL OF ECOLOGY. Volume 87, Issue 3, June 1999.