Leptoglossus occidentalis

Les espèces animales invasives font désormais régulièrement la une comme par exemple le frelon asiatique très médiatisé ; d’autres, bien qu’en pleine expansion et nettement plus répandues, ne font par contre guère parler d’elles et passent inaperçues. La punaise des pins, souvent surnommée punaise américaine en fait partie. Depuis 2006, cette espèce de punaise facilement reconnaissable a conquis une grande partie de notre pays et du reste de l’Europe. Dès 2010, je l’avais observée à Riom dans les espaces verts du Collège P. Mendès France où j’enseignais ; puis, en 2013, j’en ai capturée une à Saint-Myon dans ma véranda et depuis, tous les automnes, nous en voyons au moins une. Elle fait donc maintenant partie de notre faune et s’impose à nous par sa propension à entrer dans les maisons en fin d’automne pour hiberner. Comme il s’agit d’une espèce de grande taille (pour une punaise !), elle peut faire peur alors qu’elle est complètement inoffensive. Faisons donc connaissance avec cette punaise venue d’Outre-Atlantique et avec l’histoire de son irrésistible expansion.

Une punaise qui en impose et ne passe pas inaperçue !

Wanted !

D’emblée, cette punaise interpelle par sa taille : presque 2cm de long sans compter les antennes ; celles-ci, longues d’un peu plus d’un centimètre, comportent quatre articles. La teinte dominante se situe dans les brun-rougeâtre mais varie selon les individus ; sur les ailes supérieures placées à plat sur le dos, les hémélytres (voir la chronique sur les gendarmes pour la terminologie spécifique aux punaises), on devine un dessin blanc en forme de W ou de zigzag mais il ressort assez peu. Le meilleur critère qui saute aux yeux concerne les pattes postérieures (la troisième paire de pattes) plus développées avec les « cuisses » (fémurs) armés d’épines et des « jambes » (tibias) élargies en forme de petite feuille : on dirait des raquettes à neige ! D’ailleurs les américains la nomment « leaf-footed but », la punaise aux pieds feuillés ! Signalons aussi ses yeux rouges un peu globuleux.

Elle vole très bien et peut parcourir de grandes distances : en vol, elle écarte ses ailes supérieures durcies et déploie la seconde paire d’ailes membraneuses cachées au repos sous les précédentes. Elle se montre plutôt indolente et est facile à photographier, surtout en automne quand approche la période de l’hibernation.

Noter la coloration de fond rougeâtre foncé, le dessin blanc en zigzag (peu marqué) en travers des ailes au milieu du corps, les bords de l’abdomen noir et blanc

Dangereuse ?

Devant une punaise de cette taille, la première question qui fuse généralement c’est : « est-ce que çà pique ? ». Comme toutes ses congénères, elle possède un rostre, une sorte de longue aiguille double enchâssée dans un fourreau composé de quatre articles, replié au repos sous le corps, entre les pattes. Vous avez dit « aiguille » ? Oui, mais cette espèce est végétarienne et son rostre est de plus fin relativement grêle (d’où le nom latin Leptoglossus : lepto pour grêle et glossus pour langue). Il n’y a donc aucun risque a priori d’être piqué ; de toutes façons, il vaut mieux éviter de manipuler les insectes car on peut facilement les endommager, notamment au niveau des pattes ou des antennes.

Cependant, attention, il existe d’autres espèces de punaises, dont une nettement plus rare qu’on rencontre souvent dans les jardins fleuris : la réduve irascible (Rhinocoris iracundus) dont le nom parle de lui-même. Cette espèce prédatrice a un rostre court mais robuste avec lequel elle peut infliger une piqûre douloureuse.

La punaise américaine appartient à la famille des Coréidés : elle est apparentée par exemple à une espèce de punaise brune parfois très abondante dans les jardins potagers sur les rhubarbes ou les oseilles : la corée marginée (Coreus marginatus). Les réduves se rangent dans une famille éloignée, les réduvidés.

Comme la majorité des punaises, la punaise américaine possède des glandes odoriférantes (dont l’ouverture se trouve entre la base des pattes médianes, la seconde paire) ; cependant, elle ne répand qu’une odeur peu marquée et que si on l’importune.

Yankee

Une thèse récente (1) a été consacrée à cette espèce invasive et nous y avons puisé la majorité des informations qui suivent. La punaise des pins nous vient d’Amérique du nord où, jusque dans les années 1950, elle était localisée entre les Rocheuses et la côte ouest remontant jusque dans l’Alberta et la Colombie britannique au Canada et au sud jusqu’au Mexique ; elle y habitait les forêts de résineux de ces zones plus ou moins montagneuses. Les grandes plaines de l’Ouest sans forêts de résineux constituaient une barrière naturelle vers l’Est pour cette espèce forestière. A partir de la fin des années 1950, elle a franchi les Rocheuses et des plaines sans doute via les transports de grumes de résineux. En 1970, on la signale déjà dans le Wisconsin et l’Illinois ; en 1980, elle a atteint le Kansas, l’Alabama, le Minnesota, le Michigan et l’Ontario dans le Canada ; 1990 voit son arrivée sur la côte Est à New-York et en Pennsylvanie ; elle remonte désormais jusqu’en Nouvelle-Ecosse dans le nord-est. Ainsi en quatre décennies, elle a « envahi » les U.S.A. depuis son fief de la côte Ouest, montrant ainsi déjà son tempérament de conquérante efficace. Si les transports ont du grandement aider à sa propagation, elle n’en dispose pas moins de bonnes capacités voilières qui lui confèrent une capacité de dispersion à grand rayon. En tout cas, cette invasion « sur place » en Amérique (qualifiée de primaire) annonçait la suite de l’histoire avec la conquête de l’Europe mais aussi en Asie (Japon, Chine, Corée du sud) et en Afrique du nord. En effet, les analyses génétiques (1) démontrent que ces « nouvelles » populations de l’Est des U.S.A. ont servi de « tête de pont » pour envahir l’Europe via une série d’introductions indépendantes à plusieurs reprises !

Débarquement

L’invasion en Europe (2) a débuté par l’Italie du nord en 1999 et elle s’y répand rapidement atteignant presque la frontière française dès 2006. De là elle progresse dans toutes les directions, en contournant les Alpes, vers la Suisse (atteinte en 2002), la Slovénie (2003), la Croatie et la Hongrie (2004), l’Autriche (2005), la `France en 2006 (voir ci-dessous) et la Tchéquie (2007). La Norvège et le Danemark la voient débarquer en 2009 … Au premier régiment débarqué en Italie se sont ajoutées d’autres troupes venues de l’Est des U.S.A. à Barcelone par exemple ou dans le sud de l’Angleterre. Le nord de l’Europe a du aussi être colonisé indépendamment par d’autres arrivages. Ceci explique l’aspect « fulgurant » (terme retenu dans le titre de la thèse 1) de cette invasion !

En France, elle est contactée pour la première fois au printemps 2006 au Havre dans un chargement de bois venant des U.S.A. ; une intervention des services sanitaires a bloqué net cette tentative. Mais pour autant la progression s’est poursuivie via d’autres arrivées probables par voie maritime ; dès 2007, on la signale dans une vingtaine de départements et en 2010, elle a déjà colonisé de nombreuses régions dont l’auvergne puisque je l’ai vue à Riom à cette époque.

La cause est donc entendue : la punaise américaine s’est bel et bien installée et désormais il vaudra mieux l’appeler la punaise des pins car elle est de moins ne moins américaine !

Radar à cônes

Punaise des pins se nourrissant sur des cônes verts de pin pleureur (photo prise à Mozac, 63)

Cette punaise végétarienne se spécialise sur les graines des cônes de résineux ou directement sur les jeunes cônes en formation. Elle pique dans la graine avec son rostre fin et aspire la chair ce qui provoque la mort de la graine. Ainsi, sa prolifération locale peut affecter la production de graines par les essences touchées (jusqu’à 50% de pertes) et donc diminuer les chances de dispersion des espèces ; les forestiers pépiniéristes qui cultivent des arbres pour produire des semences la craignent tout particulièrement notamment aux U.S.A. hors de sa zone originelle ; peut-être qu’en Europe, elle va finir aussi par poser de tels problèmes ?

Dans son aire d’origine, la punaise des pins ne manque pas de diversité car nous sommes là dans un véritable hot-spot pour conifères avec de nombreuses espèces dans des genres très variés. Dans sa spécialisation, elle se comporte en fait en généraliste et peut se nourrir sur au moins 40 espèces de conifères différentes : des sapins, des épicéas, des cèdres, des pins, le sapin de Douglas, le calocèdre, … En Europe, elle fréquente souvent les espaces verts urbains (climat plus chaud sans doute) et s’accommode des essences exotiques comme le pin pleureur de l’Himalaya aux longs cônes en forme de bananes. Cette capacité d’adaptation et de généralisation représente un atout majeur dans son expansion lui permettant de coloniser de vastes espaces. Le réchauffement climatique doit jouer en sa faveur mais elle ne craint pas trop le froid notamment dans son aire originelle.

Anthropophile !

Si dans son aire d’origine, la punaise des pins n’a qu’une génération par an, il semble qu’au moins dans les pays méridionaux européens (Italie, Espagne) elle en ait deux voire trois par an : encore un facteur favorable à son expansion ! Les adultes de la dernière génération d’automne hibernent et après leur réveil au printemps assurent la reproduction et donc la production de la première génération. En automne, dès la fin septembre, les punaises des pins, en recherche d’abris favorables pour affronter l’hibernation, se rapprochent nettement des hommes, notamment dans les zones périurbaines ; elles entrent alors dans les maisons et deviennent très faciles à observer. Les mâles émettent alors une substance volatile (phéromone) dite d’agrégation qui attire les autres individus et favorise leur regroupement. Un tel comportement est bien connu d’autres punaises dont la punaise grise ou d’autres insectes comme les coccinelles asiatiques (une invasive !). Rappelons qu’il n’y a aucun danger et que l’odeur émise par cette espèce reste limitée. Cependant, aux U.S.A. des regroupements de près de 2000 individus ont été observés ce qui, évidemment, devient problématique ! D’autre part, toujours aux U.S.A., une étude (3) a démontré que ces punaises hivernantes pouvaient endommager les tuyaux plastiques en PER (polyéthylène réticulé) des canalisations d’eau chaude en les piquant de leur rostre et générant ainsi de multiples minuscules trous, responsables de fuites !

Punaise des pins photographiée sur les vitres de ma véranda fin octobre à Saint-Myon : elle devait chercher un abri pour l’hiver.

BIBLIOGRAPHIE

  1. Invasion de la punaise américaine Leptoglossus occidentalis en Europe: une contribution à la compréhension des invasions fulgurantes. UR0633 ZOOLOGIE FORESTIÈRE – INRA VAL DE LOIRE. THÈSE présentée par V. LESIEUR. 2014
  2. L’invasion orientale de Leptoglossus occidentalis en France : bilan de son extension biogéographique en 2007 (Hemiptera Coreidae). François DUSOULIER et al. L’Entomologiste, tome 63, 2007, n° 6 : 303 – 308
  3. Damage to common plumbing materials caused by overwintering Leptoglossus occidentalis (Hemiptera: Coreidae). Sarah L. Bates. Can. Entomol. 137: 492–496 (2005)