Centaurea calcitrapa

Cette chronique est dédiée à la biodiversité sur la commune où je réside, Saint-Myon en Limagne auvergnate ; cependant, son contenu renferme de nombreuses informations générales qui peuvent concerner tout public.

Parmi les plantes rares et très localisées que l’on peut rencontrer sur la commune de Saint-Myon, il y a une plante méconnue du grand public, la centaurée chausse-trape qui mérite le détour !

Au moment de la floraison, en été, la centaurée chausse-trape attire de nombreux insectes dont des abeilles solitaires.

Le chardon étoilé

Au moment de la floraison en août-septembre, elle est facile à identifier : de grosses touffes à allure de petits buissons bas (moins de un mètre de haut), à tiges très ramifiées.

Touffe fleurie fin août (en Vendée) avec son allure de petit buisson

Au premier abord, on pense immédiatement à un « chardon », terme populaire qui désigne toute plante qui pique. En effet, ses fleurs rose lilas, regroupées en capitules serrés assez petits (comme les autres centaurées), se trouvent enchâssées dans une petite coupe d’écailles jaunâtres armées chacune d’une longue épine jaune (jusqu’à 1,5cm) très raide, flaquée de petites épines faibles à sa base. Redoutable et intouchable !

Capitule (groupe de fleurs) non ouvert avec son armature d’épines impressionnantes ! (La Vernède ; St Myon)

Le reste de l’année il faut apprendre à reconnaître ses rosettes de feuilles d’un vert grisâtre, étonnamment plaquées au sol, toutes recouvertes de poils laineux crépus gris, très découpées mais non piquantes au toucher ; on notera la nervure centrale plus claire. Dès le mois de mai, on voit apparaître au centre de la rosette un cercle d’épines claires rayonnantes. Cette plante est bisannuelle, c’est-à-dire qu’elle germe au printemps, fabrique la première année une rosette de feuilles qui va passer l’hiver au stade rosette et elle fleurit au printemps suivant.

Une guerrière

Le vieux nom de chausse-trape (calcitrapa en latin) date du Moyen-âge et désignait une arme guerrière formée d’une pièce de fer à quatre pointes servant à interdire la passage de la cavalerie car les chevaux s’enferraient sur ces armes redoutables : notre centaurée supporte parfaitement cette image forte avec ses fleurs ainsi armées ! Ces épines défensives la protègent des attaques des herbivores dont le bétail qui de ce fait la néglige et la laisse en paix : c’est ce qui explique (entre autres) qu’elle prospère dans les prés pâturés ou surpâturés où elle fait partie des refus, terme qui désigne collectivement toutes les plantes épineuses, urticantes ou non comestibles négligées par les grands animaux. Elle complète sa défense avec un arsenal chimique interne important dont des substances amères qui n’incitent pas les animaux à la consommer.

Ses autres noms populaires reflètent cette même particularité : chardon étoilé ou centaurée étoilée (voir les jeunes capitules étoilés), repris en anglais avec star-thistle, ou en patois régional les surnoms de pignolle ou peignerolle aussi attribués souvent aux bardanes (mot dérivé de teigne avec l’idée de s’accrocher).

Aux portes du village

La station de centaurée chausse-trape de la Vernède en hiver : rien ne laisse penser qu’une plante rare puisse s’épanouir ici ! Et pourtant, c’est bien le piétinement et le dépôt d’excréments qui favorisent son installation et son maintien

Maintenant que nous avons fait connaissance, venons en à sa présence à Saint-Myon. Depuis plusieurs années, je ne la connais que d’un endroit, dans pré un peu humide le long du chemin qui longe au nord le domaine de la Vernède et qui conduit à la croix de Monclavel. Là, elle occupe l’entrée du pré piétinée par le passage des vaches et leur stationnement autour d’un point de nourrissage sous forme d’une belle colonie comptant des dizaines de pieds certaines années. Elles poussent sur le sol dénudé partiellement, trempé et souvent boueux jusqu’au printemps puis desséché en été.

Je n’ai jamais vérifié si elles fleurissaient complètement : je les ai toujours vues au printemps au stade de rosette commençant à fleurir. Sa présence dans la station de la Vernède n’est pas fortuite car cette plante les terrains enrichis en matières nutritives (les déjections du bétail) et ne se développe que dans des milieux où elle ne subit pas la concurrence des végétaux ligneux grâce au pâturage. Le piétinement du bétail qui entretient des plages nues favorise sa germination.

Rareté

Parfois, les épines présentent une teinte rouge … encore plus impressionnante : on est prévenu, çà va saigner !

Dans l’Atlas de la flore d’Auvergne (1), on dit de cette plante : « Autrefois assez commune à commune, elle a fortement régressé dans tout le pays, devenant partout rare et très disséminée dans les régions calcaires ; disparue de nombreuses contrées. En Auvergne, elle est peu fréquente et disséminée dans les secteurs les plus chauds dont les Limagnes. »

De par son milieu de vie, cette plante dépend en fait largement des activités humaines et notamment du pâturage. Il se peut qu’historiquement, elle ait été en plus répandue par les hommes car c’est une plante médicinale réputée et autrefois très utilisée (voir ci-dessous). Elle ferait donc partie de ces plantes compagnes de l’Homme qui l’ont suivi dans ses migrations et son expansion (on parle en jargon scientifique d’archéophytes). Sa présence à Saint-Myon peut donc être considérée comme un témoin historique d’une biodiversité en déclin. Pour assurer son avenir, il faudrait en semer ailleurs, dans un site adéquat à l’abri des traitements chimiques si néfastes !

Dispersion

On peut imaginer que sa présence à la Vernède serait une relique d’une présence ancienne bien plus étendue, comme un refuge. Cependant, en 2013, j’en ai trouvé un pied bien avancé vers la floraison sur le chemin qui longe à l’Est le château de Val Rose mais elle a été fauchée avec le passage de la tondeuse. Ceci témoigne de sa capacité à se disperser dans l’espace et laisse un espoir qu’elle s’installe ailleurs car sa seule station ponctuelle peut à tout moment être détruite.

Ses graines ne portent pas d’aigrettes plumeuses comme celles des chardons transportées par le vent. Comment réussissent-elle alors à voyager ? Une réponse possible nous vient d’outre-Atlantique : en Amérique, la centaurée chausse-trape a été introduite par les colons et elle s’est acclimatée au point de devenir une plante invasive dans les pâturages. En Argentine, un des pays confrontés à cette envahisseuse, on a mis en évidence (2) un lien direct entre sa présence et celles des … tas de crottin de cheval ! Ces animaux doivent consommer quand même les têtes fleuries et fructifiées (bonjour les épines !) et les graines avalées traversent leur tube digestif sans être altérées ; elles se retrouvent donc rejetées avec les excréments au milieu d’un engrais de grande qualité et surtout si le cheval s’est déplacé le temps de sa digestion, les graines peuvent ainsi voyager au loin ! C’est peut-être ce qui s’est passé entre la Vernède et Val rose ?? Qui sait ?

Vertueuse

Voici ce que Olivier de Serres (1539-1619), célèbre agronome sous le règne de Henri IV écrivait à propos de la centaurée chausse-trape dans son Théâtre d’agriculture et mesnage des champs :

 »  Chausse trape ou calcitrapa, autrement carduus stellatus, est plante peu délicate, venant sans culture ès lieux âpres. Par racine et par semence l’on s’en engeance avec facilité au printemps et en l’automne. La principale vertu de cette plante consiste à la graine laquelle pulvérisée bue en vin, fait uriner et sortir la gravelle, et ce avec violence jusqu’au sang, si l’on est modéré à son usage. Même opération fait la décoction de telle graine, mais doucement sans importunité « .

Il soulignait donc déjà ses vertus diurétiques (apparemment « redoutables en efficacité » !). En 1858, F.J. Cazin (1788-1864), médecin auteur d’un Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes rajoute : « je regarde le chardon étoilé comme un de nos meilleurs fébrifuges indigènes …il peut remplacer les amers exotiques ». Effectivement, les substances amères qu’il contient lui confèrent des propriétés fébrifuges (contre les fièvres intermittentes) mais aussi apéritives comme tonique amer ; on lui connaît aussi des propriétés antibiotiques.

En Inde et dans d’autres pays asiatiques, on l’utilise comme plante caille-lait car elle contient des enzymes ad hoc. Peut-être que cela explique aussi son lien ancien avec l’homme et les activités agricoles ?

BIBLIOGRAPHIE

  1. Atlas de la flore d’Auvergne. P. Antonetti et al. Conservatoire Botanique National Massif Central. 2006
  2. Feral horses dung piles as potential invasion windows for alien plant species in natural grasslands. Alejandro Loydi ; Sergio Martın Zalba. Plant Ecol (2009) 201:471–480