Morimus asper

13 juin 2018 : notre voisine Anne-Marie nous apporte, précieusement renfermé dans un pot de verre, un gros coléoptère qu’elle vient de récupérer dans sa cuisine : « je ne sais pas si c’est un grand ou un petit capricorne ; je ne le trouve pas dans mes livres ? ». Je soulève le couvercle et le verdict tombe : « non, ce n’est pas un capricorne mais un proche cousin, le morime rugueux ! ». Je connais cette espèce pour l’avoir déjà vue plusieurs fois dont une fois dans notre jardin. Je lui tire le portrait et le rend à Anne-Marie qui l’a libéré aussitôt après. Voilà une belle espèce imposante et très intéressante par son mode de vie qui témoigne d’une certaine qualité de la biodiversité locale : autrement dit, il s’agit d’un indicateur écologique et, en plus, d’une espèce en net déclin sur laquelle il est donc impératif de se pencher un peu plus. Une rapide recherche sur internet m’a fourni plusieurs publications dont une remarquable synthèse très fouillée sur ce morime, émanant d’une équipe d’entomologistes d’Italie centrale.

Lugubre et rugueux

Morimus vient du grec morimos qui signifie « destiné mourir » ! Ce nom peu engageant fait sans doute allusion à la coloration très sombre de cet insecte, « sinistre », mais ce critère vaut pour de très nombreux autres coléoptères. Le corps tout noir porte en fait, si on l’examine à la loupe, un court revêtement de poils fins (pubescence) gris teintés de marron vers le bout des élytres avec deux taches veloutées peu visibles. On note aussi une sorte de « collier » jaunâtre juste entre la tête et le thorax. Asper signifie rugueux et renvoie à la surface des élytres (les ailes durcies qui couvrent le « dos ») qui n’est pas lisse, autre critère très répandu ; d’autre part, la tête aussi est grossièrement ponctuée et le thorax (pronotum) porte de chaque côté une épine forte. On note tout de suite les longues antennes robustes que l’insecte tient fièrement relevées et courbées au-dessus de sa tête mais ceci se retrouve chez presque tous les membres de la famille des Capricornes, les Cérambycidés, à laquelle il appartient.

Celles du mâle dépassent nettement la longueur du corps (si on les rabat vers l’arrière) alors que celles de la femelle atteignent le bout de l’abdomen. D’ailleurs, la longueur des antennes même chez les mâles varie beaucoup et les mâles dotés des antennes les plus longues réussissent plus à s’accoupler ce qui confirme leur rôle dans la « séduction » mais aussi pour impressionner les adversaires. Au cours de leur développement, les femelles allouent moins de ressources à la fabrication des antennes, privilégiant l’arrière du corps (abdomen) où se trouvent les organes reproducteurs.

Confusion

Ainsi décrit, le morime peut se confondre avec d’autres membres de sa vaste famille (voir ci-dessous), au premier rang desquels les « vrais » capricornes (genre Cerambyx) dont deux espèces se rencontrent en Auvergne : le grand capricorne (jusqu’à 6cm de long) (C. cerdo) et le petit capricorne (1,5-3cm) (C. scopolii). Tous deux ont un corps nettement plus allongé et étroit, le thorax couvert de rides lui donnant un aspect froissé et il n’y a pas le « collier » jaunâtre du morime qui a globalement un aspect massif et trapu.

Par contre, il existe une autre espèce de même taille partageant cette silhouette trapue, avec une forte dent sur les côtés du thorax et une surface des élytres granuleuse et rugueuse : le lamie tisserand (Lamia textor). Là, la distinction devient plus compliquée : chez ce dernier, les antennes, même celles des mâles n’atteignent pas le bout du corps si on les rabat (au maximum les 2/3 du corps) ; le troisième article des antennes est de même longueur que le premier (versus 2 à 3 fois plus long chez le morime) ! Bel exemple de la précision requise dès lors que l’on désire identifier des espèces d’insectes avec une forte biodiversité. Pourtant, il existe un critère très évident mais : le morime ne vole pas car ses élytres sont soudés alors que la lamie peut voler grâce aux ailes membraneuses sous ses élytres mobiles. Mais, en pratique, on trouve souvent ces gros coléoptères au sol, par hasard, et souvent ils se contentent de marcher ou de rester immobiles !

Capricornes et longicornes

Ces deux noms populaires équivalents désignent au sens large la famille des cérambycidés puisque le mot grec cerambyx signifie capricorne ! Au sein du gigantesque ordre des Coléoptères, cette famille compte au minimum 26 000 espèces (sans doute beaucoup plus en fait). Leur taille varie de quelques millimètres à … près de 17cm chez le titan de la forêt amazonienne (Titanus giganteus). Rien qu’en France, on connaît pour l’instant 246 espèces réparties dans 113 genres. Vertiges de la biodiversité !

Contrairement à ce que laisse entendre leur nom général de capricorne ou longicorne, toutes les espèces de cette famille n’ont pas des longues antennes mais cela reste quand même le critère déterminant de la majorité des espèces.

Mais attention, d’autres coléoptères présentent aussi ce caractère comme les oedemères classés dans une autre famille !

Tous partagent un cycle de vie avec une larve particulière : blanche et charnue, elle possède une tête ronde et durcie (souvent brunie) et creuse des galeries dans le bois des arbres ou aussi dans les tiges ou les racines de plantes herbacées pour les petites espèces. Leurs pattes sont soit peu développées ou absentes ce qui facilite leur déplacement dans ces étroits tunnels creusés dans le bois. La larve se transforme en nymphe immobile dans une loge ou chambre creusée dans le substrat et donne naissance à l’adulte qui sort à l’air libre. Les adultes souvent ne se nourrissent pas, utilisant les réserves accumulées dans leur corps, héritées de la larve, ou consomment des éléments végétaux tels que le pollen des fleurs (petits longicornes floricoles) ou des écoulements de sève des arbres malades ou blessés.

Saproxylique

Le morime appartient au groupe biologique des capricornes xylophages saproxyliques ; traduisons en bon français : mangeurs de bois spécialisés dans le bois mort. (xylo = bois ; phage = qui se nourrit ; sapro = en décomposition). De ce fait, le morime se cantonne dans les forêts avec des vieux arbres contenant une certaine quantité de bois mort sur pied ou au sol, même dans les taillis à la faveur des souches. Le choix des essences semble large (espèce dite polyphage) mais il y a sans doute des préférences locales ou régionales. Hêtres et chênes viennent en tête mais la liste des arbres occupés compte des dizaines de genres : aulnes, châtaigniers, platanes, noyers, cerisiers, saules, ormes, robiniers et charmes en y ajoutant beaucoup plus rarement quelques conifères (sapins, épicéas). Le morime habite donc plutôt les forêts de feuillus ou les forêts mixtes mais pas les forêts de résineux pures.

Son aire de répartition couvre une grande partie de l’Europe occidentale et centrale jusqu’en Transcaucasie et au nord de l’Iran avec une nette tendance à être plus abondant dans les régions méridionales. En France, on le trouve surtout dans la moitié sud et il se raréfie vers le nord ; il semble avoir disparu d’Ile-de-France, des Vosges et d’Alsace. Jusqu’à peu, on distinguait classiquement 5 espèces très proches et difficilement séparables dont M. funereus en Italie. Une étude génétique (2) a démontré qu’en fait il y avait simplement une forte variation génétique d’Est en Ouest sur cette aire et qu’il fallait sans doute mieux considérer qu’il n’y avait qu’une seule espèce (M. asper) aux caractères morphologiques variables.

Juste mort

Les femelles pondent leurs œufs dans du bois mort mais fraîchement « décédé » avec encore son écorce collée au tronc : elles adoptent surtout les grands troncs (d’un diamètre supérieur à 13 cm), morts sur pied ou tombés au sol, voire sur des arbres encore vivants mais fortement affaiblis par l’âge ou la maladie. Pour les arbres morts, la date limite d’utilisation est de deux ans après le décès !

Ces exigences se comprennent mieux quand on connaît le mode de ponte. La femelle prête à pondre mord l’écorce et déchire un trou avec ses mandibules puissantes : elle dépose un œuf dans chaque creux tandis que le mâle monte la garde pour éloigner les intrus. Elle peut ainsi pondre une centaine d’œufs, y compris dans des troncs déjà occupés par des larves de l’année précédente. La jeune larve éclose à partir de l’œuf va d’abord creuser une galerie dans cette écorce collée ou juste en dessous avant de s’enfoncer plus en profondeur dans le bois. Dans la nature, le cycle larvaire qui compte 5 à 6 stades de croissance s’étale sur 3 à 4 ans, une durée longue mais classique pour ces animaux. En effet, le bois mort, même encore frais, reste un aliment peu nutritif et il faut creuser la galerie pour avancer ! En fin de cycle, la larve creuse une grosse cellule (jusqu’à 8cm de long) dans le bois et s’y nymphose (transformation en chrysalide). Les adultes émergent au printemps en forant un trou circulaire de 8 à 12mm de diamètre pour sortir.

A pied !

Des pattes robustes taillées pour la marche

Nous avons vu que le morime était complètement inapte au vol et en se déplace donc qu’en marchant ! Ce caractère singulier limite donc fortement son rayon d’action et conduit à l’existence de populations souvent fragmentées et isolées les unes des autres. Dans les études conduites en Italie, sur 727 individus marqués et recapturés ultérieurement, l’énorme majorité a été retrouvée sur le même arbre où ils avaient été trouvés initialement. Seuls 13 individus s’étaient déplacés d’une distance allant de 20 à 450 mètres ! Si on abat les arbres préférés lors d’une coupe, une population entière peut ainsi disparaître avec peu de chance de recolonisation : ceci explique le déclin croissant de cette espèce avec le développement des techniques modernes d’exploitation forestière. L’abattage des vieux arbres morts ou affaiblis (y compris pour des raisons de sécurité) ou l’enlèvement du bois mort au sol le chassent de ses habitats et accentuent l’isolement des populations. Par contre, le reboisement naturel des terres agricoles abandonnées et le non-entretien de ces nouveaux espaces boisés dans des zones reculées peuvent le favoriser.

En compensation en quelque sorte, les adultes peuvent vivre deux années consécutives ce qui est rare pour de tels insectes. Ils peuvent donc se reproduire deux fois dans leur vie. Ils sont surtout actifs au crépuscule par temps chaud mais on peut les voir de jour, sur un tronc ou sur une souche.

Piège écologique

Pour recenser de manière fiable cette espèce difficile à contacter, les chercheurs italiens ont mis au point une technique très efficace et assez basique : le tas de bois fraîchement coupé ! En s’appuyant sur les modalités de la reproduction (voir ci-dessus), ils ont installé dans des sites où l’espèce était présente de tels tas de morceaux de tronc fraîchement coupés qu’ils ont suivi régulièrement. Ils ont alors constaté un attrait remarquable de tels tas sur les femelles qui viennent y pondre ; ils ont ainsi découvert au moins sur un site que la population locale était bien importante que ce qu’ils avaient supposé jusque là. Plus le tas est important, plus l’attraction est forte ce qui est sans doute lié aux substances volatiles émises par le bois coupé et perçues par ces insectes. Par ailleurs, ils ont expérimenté en disposant des tas de bois issus d’essences feuillues différentes ; sur un des deux sites ainsi testés, le bois de hêtre est le plus apprécié ce qui correspond à ce que l’on savait a priori ; mais sur le second site, le bois le plus attractif a été celui de … noyers américains (Juglans nigra) ! Il y aurait donc des préférences locales et des goûts parfois prononcés pour l’exotisme !

Cette technique efficace ne manque pas de poser question quant à ce qui se passe dans les bois exploités : on a effet tendance de plus en plus à stocker le bois débité sur place en gros tas le long des pistes forestières dans l’attente d’une évacuation qui a lieu souvent plusieurs mois voire un an plus tard. Autrement dit, ces billes de bois vont partir pour le broyage ou la scierie « chargées » éventuellement de centaines de précieuses larves de ces insectes (et de bien d’autres xylophages aux mœurs identiques !). On peut parler de puits pour les populations et de véritable piège écologique fatal. Cette pratique en apparence anodine pourrait donc sonner le glas de cette espèce en accélérant son déclin.

Le morime mériterait de devenir une espèce emblématique au même titre que le grand capricorne ou le lucane cerf-volant, un étendard de la biodiversité forestière et de la mise en place de pratiques respectueuses de la faune saproxylique si menacée. Il le mériterait bien à double titre vu son mode de vie entièrement « terrestre » !

BIBLIOGRAPHIE

  1. Coléoptères Cérambycidae de la faune de France continentale et de Corse. P. Berger. Association Roussillonaise d’Entomologie. 2012 un ouvrage remarquable sur tous les cérambycidés de France où chaque espèce est illustrée et décrite en détail.
  2. Guidelines for the monitoring of Morimus asper funereus and Morimus asper asper. Hardersen S et al. In: Guidelines for the Monitoring of the Saproxylic Beetles protected in Europe. Nature Conservation 20: 205–236. (2017)
  3. Attraction of different types of wood for adults of Morimus asper (Coleoptera, Cerambycidae). Leonarduzzi G et al. In: Monitoring of saproxylic beetles and other insects protected in the European Union. Nature Conservation 19: 135–148. (2017)
  4. Monitoring of the saproxylic beetle Morimus asper (Sulzer, 1776) (Coleoptera: Cerambycidae) with freshly cut log piles. Stefano Chiari et al. J Insect Conserv (2013) 17:1255–1265
  5. The EU protected taxon Morimus funereus Mulsant, 1862 (Coleoptera: Cerambycidae) and its western Palaearctic allies: systematics and conservation outcomes. Emanuela Solano et al. Conserv Genet (2013) 14:683–694