Mantispa styriaca

Le refrain de la célèbre chanson de Marc Lavoine annonce la couleur : nous allons parler d’une redoutable … tueuse aux yeux surprenants ! Il s’agit d’un insecte rare que j’ai eu la chance d’observer à trois reprises en dix ans dans mon jardin à Saint-Myon : la mantispe païenne. Son apparence ne laisse pas indifférent tant elle cumule des particularités morphologiques ; mais son mode de vie recèle tout autant de surprises et de bizarreries. Bref, un sujet de choix pour une chronique de Zoom-nature !

Vraie fausse-mante

De loin, la mantispe semble banale : un insecte allongé au corps brun rougeâtre de 1,5 à 3cm de long aux ailes membraneuses transparentes repliées en toit sur le dos avec un réseau de nervures très visible. Mais dès qu’on s’en approche un peu, on sent qu’il y a « quelque chose qui cloche » dans la silhouette à l’avant du corps : le thorax allongé (en fait c’est le premier article du thorax ou prothorax qui forme cette partie externe) porte une petite tête avec deux gros yeux globuleux sur lesquels nous reviendrons en détail mais, en dessous, on devine une masse dense serrée sous le corps.

Il faut la voir de profil et de près pour comprendre de quoi il s’agit ; la première paire de pattes est considérablement développée et repliée au repos sous le thorax à la manière de celles d’une mante religieuse (voir la chronique sur cette espèce) : en mode « prière » ou comme un boxeur sur ses gardes !

Pattes ravisseuses de la mantispe

La ressemblance va au delà de la posture : encore plus près, on note que les pattes antérieures ont la même structure que celle des mantes à savoir des pattes ravisseuses repliées comme un opinel au repos : un fémur dentelé replié contre le tibia et tout au bout, le tarse en forme de pointe.

Cette ressemblance étonnante a suscité ce nom de mantispe mais pour autant cet insecte n’a rien à voir par ailleurs avec une mante : elle n’appartient pas du tout au même groupe d’insectes (voir la suite) et en diffère par de nombreux caractères : les pattes ravisseuses s’insèrent juste sous la tête et non pas sous le milieu du thorax comme les mantes ; le tibia n’est pas dentelé ; la structure des ailes est très différente (ailes opaques et durcies des mantes) ; les yeux bien plus gros sont colorés en vert (voir ci-dessous).

Bref, elle a tout d’une mante mais ce n’est pas une mante du tout ! C’est ce qu’on appelle une convergence évolutive : dans deux lignées très différentes et éloignées (voir ci-dessous) une structure avec la même fonction (ici, pattes ravisseuses) est apparue sous les mêmes pressions de sélection. D’ailleurs, on retrouve de telles pattes ainsi conformées dans un groupe de … crustacés (Malacostracés) : les crevettes-mantes ou squilles !

Névroptère

Sacré regard que celui de la mantispe !

Autre particularité frappante de face : les deux gros yeux globuleux d’un vert brillant qui se retrouvent chez d’autres insectes plus répandus tels que les chrysopes ou mouches aux yeux d’or.

Ceci n’a rien d’étonnant vu qu’elles se classent avec les mantispes dans le même ordre des Névroptères tout comme les fourmilions, les ascalaphes ou les osmyles. On les appelait autrefois les Planipennes à cause de leurs ailes transparentes avec un réseau serré de nervures transversales qui délimitent de nombreuses cellules et qui rappellent très grossièrement les ailes des libellules.

Outre les données moléculaires qui confirment le bien-fondé de ce groupe de parentés, ce sont surtout des caractères larvaires très originaux qui fondent l’unité des Névroptères. Leurs larves se distinguent par la présence de pièces buccales (mandibules et mâchoires) transformées en crocs suceurs parcourus d’un canal alimentaire qui permet d’aspirer. Nous l’illustrons avec l’exemple de la larve de fourmilion faute d’avoir de photos de larve de mantispe. Ces larves ont aussi ont un tube digestif fermé vers l’arrière et les organes qui font normalement fonction de rein chez les insectes (tubes de Malpighi) sont transformés en glande à produire de la soie, laquelle sert pour élaborer un cocon en fin de développement larvaire, lors de la métamorphose en nymphe.

Pontes

La mantispe païenne vit dans des lieux secs et chauds sur des arbres ou arbustes et n’est vraiment répandue que dans le Midi ; elle remonte vers le nord mais y devient de plus en plus rare. Sa reproduction réserve de sacrées surprises. La femelle fécondée pond des centaines voire des milliers d’œufs minuscules portés chacun sur un court pédicelle dressé mais tellement fin et fragile que les oeufs semblent directement collés au support. On retrouve de tels œufs chez les chrysopes par exemple où le pédicelle est bien plus visible. Le jour où j’ai commencé à rédiger cette chronique, j’ai effectué des recherches sur le net et découvert des photos de pontes dans une véranda, effectivement surprenantes par leur étendue en plaques ; le jour même, alors que nous mangions dehors, j’avise sur une poutre extérieure en hauteur une tache claire. Tiens, çà me rappelle ce que j’ai vu ce matin ; j’installe une échelle et grosse surprise, il s’agit bien d’une ponte de mantispe, d’autant que la veille j’ai vu un adulte non loin de là, ce qui avait déclenché mon envie de chronique ! Sans cette recherche, je n’aurais jamais fait attention à cette « tache » insignifiante !!

En fait, rien d’étonnant à ce qu’elle ait pondu là haut : elle installe ses œufs sur les lieux de passage d’araignées. A l’éclosion, l’œuf minuscule (0,3mm de diamètre) libère une larvule très active (semblable à une larve miniature de chrysope) qui cherche à entrer en contact avec une araignée pour se fixer dessus !

Vampire arachnophile !

Pour la suite, nous associons les données récoltées à propos de plusieurs espèces de mantispes et pas seulement sur la seule mantispe païenne car les informations restent lacunaires pour chaque espèce. La larvule grimpe donc sur une araignée de passage et s’installe soit sur le court pédoncule qui relie l’avant (céphalothorax) et l’arrière (abdomen) de l’araignée, soit au rebord de la carapace vers la base des pattes. Elle va y rester accrochée tout l’hiver tandis que l’araignée hiberne ; selon les espèces de mantispes, elle peut sucer les liquides internes de l’araignée ou pas avec ses fameux crocs ! Au printemps, quand l’araignée entreprend sa reproduction et pond ses œufs qu’elle regroupe dans un sac de soie, la larvule pénètre dans le sac en formation ou déjà formé. Là, elle s’installe et subit une hypermétamorphose qui la transforme radicalement elle perd quasiment entièrement ses pattes locomotrices et devient un asticot avec une tête plus volumineuse et des yeux très réduits. Elle se nourrit des œufs ou des jeunes araignées naissantes qu’elle détruit toutes ou en partie pour atteindre le stade de nymphe. Là, elle tisse un cocon (avec sa glande spéciale : voir ci-dessus) à l’intérieur du … cocon de ponte de l’araignée. Cette nymphe est capable de bouger et quitte le sac à œufs de l’araignée (vidé de son contenu !) un peu avant l’émergence de l’adulte ! Pratiquement toutes les familles d’araignées peuvent être parasitées mais tout particulièrement les araignées-loups ou lycoses (qui transportent leurs sacs à œufs sous le corps) ou les clubionidés.

Sidérant, non ! Pas étonnant avec de telles mœurs aussi compliquées que les femelles doivent pondre autant d’œufs car les chances de boucler le cycle complet restent minimes !

Les yeux revol… verts !

Revenons à ces fameux yeux verts et à ce regard de tueuse : ils jouent un rôle capital dans le technique de chasse qui s’appuie sur l’usage des pattes antérieures ravisseuses. Ces yeux composés particulièrement développés se composent de près de 3500 yeux élémentaires hexagonaux (ommatidies) ce qui leur donne un aspect miroitant de milles facettes et changeant selon l’angle où on les observe. Comme la majorité des Névroptères (sauf les Osmyles), il n’y a pas d’ocelles sur le front (yeux élémentaires) qui complètent cette paire d’yeux composés : tout repose donc sur ces deux yeux composés. La partie orientée vers l’avant procure un large champ visuel binoculaire capital lors de la chasse.

La sensibilité dominante dans les tons de vert se retrouve chez diverses abeilles et se trouve associée à une capacité à détecter les mouvements rapides dans le champ visuel. Ainsi, chez les abeilles, les récepteurs sensibles au vert réagissent à un stimulus lumineux en moins de 8 millisecondes ce qui est très rapide. Comme les mantispes chassent souvent dans des zones de végétation dominées par le vert lumineux, cette sensibilité au vert doit les aider : le fond doit leur paraître particulièrement éclairé ce qui doit faire ressortir les proies, surtout celles plus ou moins sombres.

Attente

Par temps lumineux et chaud, les mantispes se positionnent sur un arbre ou un buisson en embuscade, immobiles, souvent suspendues le corps vers le bas, la tête dressée et les pattes ravisseuses ramenées vers le thorax, les antennes n’arrêtant pas d’osciller à la verticale (voir la photo à la fin de la chronique). Les mantispes recherchent des insectes d’une taille comprise entre 2 et 12mm et attendent patiemment que l’un d’eux vienne à passer près d’elles soit en vol, soit en marchant ou en sautant. En quelques 60 à 160 millisecondes, elle repère une proie en mouvement qui entre dans son champ visuel, de près ou de loin. Tant que la proie potentielle bouge et reste à proximité, la mantispe maintient sa posture, effectuant parfois des mouvements de balancement, tout en suivant avec la tête et le thorax les déplacements de la proie : sans doute améliore t-elle ainsi sa perception de la position exacte de l’insecte en mouvement. Dès que la proie entre dans la zone de portée des pattes déployées (environ 10 à 15mm de l’avant de l’animal, quelque soit la taille de l’insecte), la mantispe se recale de manière à centrer la proie au milieu de son champ binoculaire. Si expérimentalement, on obscurcit un des deux yeux, elle compense par des mouvements latéraux pour bien cibler sa proie.

Frappe

Brutalement, les pattes ravisseuses sont projetées dépliées en avant et se replient sur la proie (si tout se passe bien !) : ce mouvement fulgurant dure moins de 60 millisecondes ! Contrairement aux mantes religieuses, la frappe de la mantispe reste très stéréotypée et ne peut se faire que dans un plan médian juste en face ; elle ne peut pas, comme les mantes, frapper sur le côté sans doute à cause d’articulations et de muscles différents. De même, les mantispes ne savent pas moduler leur frappe en fonction de la taille et de la distance plus ou moins grande dans le champ des possibles. Pour autant, toutes les frappes ne sont pas couronnées de succès ; avec des proies assez lentes comme des papillons ou des fourmilions, le taux de réussite reste élevé mais avec des mouches, capables de leur côté de réagir en moins de 30 millisecondes, la réussite chute à une fois sur quatre ou cinq seulement.

Après la capture, la mantispe essaie de faire tourner la proie de manière à grignoter la tête en premier pour des papillons ou des fourmilions ou le thorax (avec les ailes) pour les mouches. Ces dernières, surtout les grosses mouches, peuvent se mettre à battre vigoureusement des ailes et lui échapper : elle cherche donc à neutraliser en premier les ailes. Dès que cette première étape est franchie, elle assure sa prise avec la pince fémur/tibia et entreprend le repas proprement dit.

Alors, je vous souhaite de tout cœur de croiser un jour ce fascinant insecte pour l’admirer tant pour son aspect que pour ses capacités et son mode de vie !

Sur cette photo, on perçoit le mouvement permanent « alternatif » des deux antennes !

BIBLIOGRAPHIE

  1. Vision in the mantispid: a sit-and-wait and stalking predatory insect. KARL KRAL. Physiological Entomology (2013) 38, 1–12
  2. Quelques observations sur le comportement des imagos de Mantispa styriaca Poda (Neuroptera, Planipennia, Mantispidae) à l’égard de quelques Mantidae (Orthoptera). Séméria Yves. Bulletin mensuel de la Société linnéenne de Lyon, 47e année, n°4, avril 1978. pp. 187-195.

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez les Névroptères
Page(s) : 350-351 Classification phylogénétique du vivant. Tome II. 4ème édition revue et augmentée