Euphorbia lathyris

L’alignement presque militaire des jeunes pieds intrigue ! (Parret/ St Myon)

Cette chronique est dédiée à la biodiversité sur la commune où je réside, Saint-Myon en Limagne auvergnate ; cependant, son contenu renferme de nombreuses informations générales qui peuvent concerner tout public.

Difficile de ne pas remarquer cette plante qui au fil des deux dernières décennies s’est multipliée dans le village de Saint-Myon et ses alentours, comme dans une majorité de villages (et de villes) de France : elle peuple en petites colonies de dizaines d’individus les bords des chemins, les pieds des murs, les parcelles de jardins, les tas de déblais, les décombres ou les ruines,… Elle s’impose au regard par son aspect unique et étrange : c’est l’euphorbe épurge, connue sous une foule de noms populaires dont celui d’herbe-aux-taupes. On ne peut pas la taxer d’invasive même si elle se répand de plus en plus mais dans des milieux tellement humanisés qu’elle ne met guère en péril la flore autochtone. Elle a toute sa place comme plante décorative dans nos jardins ne serait-ce que par sa stature imposante et son architecture remarquable que nous allons évoquer ici. Dans une seconde chronique, nous verrons que cette plante a une longue histoire de connivence avec l’homme au niveau de ses usages y compris pour le futur !

Au moment de la floraison, les épurges prennent une allure de petits buissons herbacés (Station d’épuration de Parret/St Myon)

Première année

L’épurge se présente sous deux formes bien différentes selon son stade de développement. En effet, il s’agit d’une plante bisannuelle (dont le cycle de vie s’étale sur deux ans). La première année, après la germination d’une graine, émerge une tige unique raide, épaisse, entièrement couverte d’un revêtement bleuté (très joli !) lisse qui s’efface si on passe le doigt dessus : on parle de pruine (comme sur la peau des … prunes !) ; la base est presque teintée de rouge foncé.

Tout au long de cette tige très droite qui finit par atteindre en fin de première année un bon mètre de haut se succèdent jusqu’en haut des paires de feuilles rigoureusement opposées mais croisées à angle droit d’un étage à l’autre. Au final, vu de dessus, on voit quatre rangées bien alignées de feuilles : çà fait penser à ces tourniquets de sécurité à l’entrée des usines !

Chaque feuille ovale allongée embrasse un peu la tige par sa base en forme de cœur ; elle se termine par une pointe fine, n’a qu’une seule nervure centrale blanchâtre (très visible par en dessous) et des bords entiers sans aucune dent mais un peu retournés par en dessous. D’un vert très foncé, elle arbore une surface lisse impeccable d’aspect cireux.

En fin de saison, on voit apparaître à la base des paires de feuilles des bourgeons rougeâtres, annonciateurs de la croissance à venir l’année suivante. Elle passe ainsi son premier (et dernier !) hiver et résiste très bien à la neige et au gel. Ce passage par le froid la transforme et la fait basculer l’année suivante vers un tout autre mode de croissance (processus dit de vernalisation).

Les épurges de l’année ne craignent pas les rigueurs de l’hiver même si elles semblent se « recroqueviller » un peu ! (Parret/St Myon)

Métamorphose

Au printemps suivant, notre plante raide et droite comme une antenne va se métamorphoser : les bourgeons latéraux se développent et élaborent dans le haut des tiges obliques qui se ramifient fortement à leur tout en fourches. L’épurge prend alors l’allure d’un buisson en boule rameuse pouvant dépasser deux mètres de haut et perché sur une longue tige qui s’est dégarnie à la base dont la teinte rouge devient plus visible tandis qu’elle se durcit. On est passé à une plante imposante, volumineuse et qui a changé de teinte générale, virant au vert clair. Tout au sommet des ramifications disposées par deux, trois ou cinq, des paires de « feuilles » triangulaires allongées soudées deux par deux (des bractées pour le botaniste) apparaissent et sous-tendent les « fleurs » à partir de l’été.

La plante se ramifie fortement dans le haut à la floraison ce qui donne une inflorescence composée très volumineuse

Les guillemets indiquent qu’il s’agit de fleurs tellement transformées par rapport au modèle classique que le non-botaniste a bien du mal à en faire des fleurs. Et pourtant, outre quatre petits organes en forme de croissant avec deux cornes courtes (organes producteurs de nectar), on voit une boule suspendue, le pistil qui donnera le fruit (fleur femelle) et   des étamines nues en contrebas (fleurs mâles très réduites). Ce type d’inflorescences hyper modifiées est typique de toutes les euphorbes et porte le nom scientifique de cyathe.

Chant du cygne

Epurge en fruits : chaque pied en produit des centaines

Ces fleurs, mêmes sommaires en apparence, reçoivent les visites d’une foule d’insectes dont des mouches, des guêpes mais aussi les abeilles domestiques, attirées par le nectar qu’elles produisent. Au jardin, l’épurge est donc une bonne plante mellifère qui attirera des insectes pollinisateurs ! Le pistil des fleurs femelles fécondées grossit et devient une sorte de boule assez grosse (jusqu’à 2cm de diamètre) en trois parties, très lisse en surface et spongieuse au toucher : c’est le fruit, une capsule qui contient les graines. Tant qu’elle est verte, cette capsule ressemble fortement à une câpre (le bouton floral du câprier, une plante méditerranéenne) d’où le surnom anglais de caper spurge (épurge-câprier) ; mais attention, il ne faut surtout pas les consommer car toute la plante (voir la suite) est très toxique !

A partir d’août, les fruits mûrissent (voir ci-dessous) et la plante toute entière commence à jaunir ; en septembre, elle finit par sécher entièrement et meurt sur pied, restant debout encore longtemps vu la robustesse de sa tige grosse comme un pouce ! Même la racine profonde en pivot meut aussi. Ainsi va la vie d’une bisannuelle : préparer sa floraison la première année et vider toutes ses ressources la seconde année pour produire un maximum de graines et assurer sa descendance. Au jardin, ne vous inquiétez pas si vous vous étiez attachés à un pied : l’année suivante, la belle va réapparaître un peu partout sous forme de plantules grêles qui vont grandir … et l’année suivante fleurir !

Explosive

La capsule la plus basse (plus ancienne) commence déjà à jaunir ce qui annonce sa transformation rapide vers la maturité

Laisser un pied d’épurge mûrir dans son jardin vaut la peine pour assister au spectacle étonnant de la dispersion des graines. Arrivées à maturité, les grosses capsules molles commencent d’abord par jaunir ; puis elles vient au brun granuleux tout en se desséchant fortement et en prenant une allure bien plus dure. Les trois loges de la capsule deviennent alors bien visibles comme trois lignes de séparation. La maturité est très progressive et à un moment donné, on trouve des capsules à tous les stades : de verte et ronde à complètement sèches et rétractées.

Par les chaudes journées sèches de la fin de l’été, en début d’après-midi en général, approchez vous d’un pied d’épurge et attendez un peu en silence : tôt ou tard, s’il y a des capsules mûres, l’une d’elles va littéralement exploser dans un claquement sec mais audible, projetant au loin (quelques mètres au plus) les trois loges qui retombent autour montrant l’intérieur d’un blanc intense et les graines par la même occasion. Il ne reste plus après cet éclatement qu’un petit axe qui portait l’ensemble. Il s’agit là d’un mode de dispersion des graines dit explosif où la plante, elle-même, projette ses graines au loin ce qui augmente les chances pour celles-ci d’atterrir dans un nouvel endroit.

Chaque graine assez grosse (environ 5mm) est brune et rugueuse et porte en son sommet une sorte d’appendice clair, une caroncule. Et là réside une seconde arme secrète de l’épurge pour se disperser : cette excroissance riche en matières grasses attire les fourmis qui cherchent à s’en emparer pour l’emmener dans leur fourmilière comme nourriture pour leurs larves. Arrivées près de leur colonie, elles détachent la caroncule de la graine et la dépose près de l’entrée. Ainsi, les graines peuvent effectuer un second voyage un peu plus loin que le premier jet !

A cet endroit (au pied d’un mur près de mon jardin) il y avait l’année précédente un pied d’épurge qui avait fructifié ; une majorité de graines atterrissent en fait juste au pied de la plante-mère et assurent la relève l’année suivante

Les graines enfouies dans le sol (par exemple quand vous bêchez votre jardin) se conservent très longtemps et forment une banque de graines, susceptibles de germer quand elles seront remises à la lumière à l’occasion d’autres travaux du sol.

Plante compagne

L’épurge est répandue dans toute la France et s’étend sur une bonne partie de l’Europe, en Afrique du nord et en Chine. Elle habite toujours (ou presque) des milieux perturbés directement par l’homme car elle s’est propagée à partir des cultures comme plante médicinale (voir l’autre chronique sur cette plante) depuis l’Antiquité. Elle fait partie à ce titre des plantes dites archéophytes, introduites depuis très longtemps par l’homme et qui se sont naturalisées au point de désormais faire partie de la flore banale. On ne sait pas bien quelles sont ses origines géographiques : peut être vient-elle du sud de l’Europe et l’est de l’Asie, les deux berceaux des grandes civilisations, d’où elle aurait suivi l’homme dans son expansion planétaire. En Grande-Bretagne, on la connaît depuis longtemps dans des bois sur calcaire où elle apparaît massivement à l’occasion des coupes ou éclaircies : peut-être s’agit-il là de son milieu originel à partir duquel elle aurait suivi l’homme à l’occasion des grands défrichements forestiers puis grâce à sa domestication dans les jardins. Un autre élément corrobore cette origine : ses exigences écologiques ; elle recherche les sites enrichis en azotes (plante dite rudérale) et un peu frais ce qui correspond bien aux sols des coupes forestières.

Partout elle est en expansion assez récente ce qui pourrait s’expliquer d’une part par le réchauffement climatique en cours (elle aime les sites chauds) et d’autre part l’enrichissement généralisé des sols en azote (l’eutrophisation) à cause des activités humaines (déchets, engrais, pollution atmosphérique qui se dépose) et ce surtout dans les environnements urbains et périurbains.

Elle a aussi bénéficié d’une vogue récente dans les magazines de jardinage sous le nom d’herbe aux taupes, censée chasser ces dernières par sa seule présence, nom repris par les anglo-saxons sous la version mole-plant. Aucune étude scientifique n’a jamais rien démontré à ce propos et il semble bien que ce soit une pure affabulation relayée par les médias ou pour des raisons commerciales ; on a en fait associé sa toxicité (voir l’autre chronique sur l’épurge) à un supposé effet sur les taupes : or, cette toxicité ne s’exprime que si on la consomme et les taupes ne sont pas herbivores ! En tout cas, dans mon jardin où il y a des dizaines d’épurge un peu partout, j’ai une population de taupes très prospères !

Par contre, l’épurge nourrit au moins une espèce d’insecte peu commune, la punaise de l’euphorbe (Cydnus aterrimus), noire et blanche, qui creuse le sol au pied des touffes d’euphorbe avec ses pattes épineuses ; j’ai pu l’observer dans mon jardin à Saint-Myon au pied d’une épurge !

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez l'épurge
Page(s) : 52-53 Guide des plantes des villes et villages
Retrouvez l'épurge
Page(s) : 16-17 L’indispensable guide de l’amoureux des fleurs sauvages
Retrouvez l'épurge
Page(s) : 93 Le guide de la nature en ville