Rhynocoris iracundus

En ce printemps 2018 qui restera sans doute dans les annales météorologiques, mon jardin de Saint-Myon a pris une allure de jungle-fouillis qui reflète bien l’ambiance tropicale humide qui règne en ce moment ! Cette luxuriance semble plaire à certaines espèces d’insectes dont une de nos plus grandes punaises au coloris remarquable : le réduve irascible. Dès son nom prononcé, on est prévenus de son caractère ! Cette année donc, j’en observe au moins cinq individus éparpillés dans le jardin alors que d’habitude je peine à en voir deux différents. Découvrons donc cette superbe punaise, impressionnante à bien des égards.

Réduve

Ce nom ne parle guère au grand public : il désigne le type d’un groupe de punaises (Hémiptères Hétéroptères), les réduvidés, une famille essentiellement tropicale avec des milliers d’espèces et seulement quelques dizaines en Europe. Ce nom, masculin contre toute attente, remonte au 18ème siècle et dérive du latin reduvius utilisé pour désigner scientifiquement ces punaises et dérive de reduvia « restes, débris » (dictionnaire le Robert) ; en effet, certaines de ces espèces se dissimulent dans la poussière ou se recouvrent le corps de débris pour se dissimuler mais ce n’est pas le cas de notre réduve, bien au contraire !

Toute en rouge et noir avec une petite tête et un large abdomen non entièrement recouvert par les ailes

Les anglo-saxons surnomment les réduves assassin bugs ce qui donne le ton pour ce groupe effectivement composé d’espèces prédatrices ou suceuses de sang (hématophages) pour quelques unes sous les Tropiques. On reconnaît les réduves à leur silhouette particulière : un corps aplati (comme les punaises en général) et surtout une petite tête portée sur une sorte de cou allongé qui paraît disproportionnellement ridicule par rapport au corps. L’autre caractère marquant concerne le rostre typique des punaises, l’organe piqueur-suceur qui leur sert à se nourrir : ici, il est épais, arqué et formé de trois articles bien visibles, car le rostre n’est pas complètement replié sous l’avant du corps ; on le voit donc facilement de profil ou de face contrairement aux autres punaises. Ce rostre dur sert d’arme aux réduves pour tuer leurs proies puis pour injecter des substances digestives avec leur salive ; ainsi, la proie voit ses chairs dissoutes et aspirées sous forme liquide. Vous avez du pressentir que ce rostre n’est pas anodin : il faut éviter de manipuler ce réduve en main car il pourra vous infliger une piqûre douloureuse mais pas dangereuse en soi !

Irascible

Dérangé, le réduve s’apprête à s’envoler

Le réduve se tient toujours bien en vue sur des plantes et compte tenu de ses coloris on le repère facilement et même de loin vu sa taille qui dépasse les 1,5cm. Tout est bigarré de rouge et de noir avec notamment les bords de l’abdomen tachés de noir sur fond rouge vif et une grande tache noire sur le dos qui correspond à la partie membraneuse des ailes, l’autre moitié étant coriace et rouge. En effet, cette punaise vole très bien surtout par temps chaud et ensoleillé et peut alors parcourir de grandes distances facilement. Le plus souvent, elle se contente de se déplacer en marchant si vous vous approchez mais rapidement, elle s’arrête et fait face, la tête bien en avant exhibant le rostre arqué : là, elle mérite bien son petit nom d’irascible (iracundus), adjectif dérivé de ire, l’ancien nom de la colère. C’est vrai qu’elle impressionne alors et qu’on n’a pas trop envie d’aller la titiller !

Quand on l’observe ainsi de face, on note sa tête pointue presque détachée en avant faisant penser à un nez noir : d’où le nom latin de genre Rhynocoris (c’est l’orthographe officielle désormais et non pas Rhinocoris) qui signifie punaise (Coris) à nez (Rhino).

Vis-à-vis de ses prédateurs, un tel comportement la place en situation délicate tant elle est facile à voir : elle doit bénéficier de sa coloration rouge et noir répandue chez nombre d’autres punaises et qui a une fonction dite aposématique, i.e. qu’elle signale aux prédateurs (dont les oiseaux) que cette espèce n’est pas comestible ou risque de poser des problèmes (voir la chronique sur ce processus). Elle profiterait ainsi de cette « couverture » préventive sans être spécialement non comestible !

Pas vraiment mimétique le réduve dans son décor végétal !

Les réduves peuvent aussi émettre un son stridulant en frottant leur rostre sur le dessous du thorax ; je ne l’ai jamais entendu chez cette espèce mais c’est peut-être difficilement audible.

Chasseur

Ce réduve vient de capturer un clytre (chrysomèle) dans mon jardin

Cette espèce fréquente les prés secs ou les lisières forestières bien exposées et retrouve dans les jardins « nature » un environnement favorable qu’elle adopte volontiers pourvu qu’on la laisse tranquille. Là, elle se tient à l’affût sur les feuillages mais surtout sur les fleurs, attendant les visites d’insectes ou d’araignées qu’elle attaque et pique avec son rostre. Elle peut aussi se cacher (partiellement vu son coloris !) sous les ombelles ou inflorescences. Elle capture ainsi des abeilles ou comme sur l’exemple illustré des coléoptères comme ce clytre qu’elle « suce » de l’intérieur en le tenant à bout de rostre. Elle fait donc figure, compte tenu de sa taille, de super prédateur à l’instar des grands carnivores ! Ceci explique ses densités toujours faibles : en général, quelques individus épars.

La reproduction a lieu en fin de printemps ; selon les ouvrages, on dit que ce sont les œufs ou les larves (nées donc au cours de l’été précédent) qui hibernent. Les jeunes ne s’observent guère à découvert : j’en ai observé sous une grosse tuile posée dans ma rocaille comme abri pour la faune. On les reconnaît alors à leur coloris général mais les ailes ne se développent progressivement qu’au fil des cinq mues larvaires.

Multiple

J’ai présenté jusqu’ici ce réduve comme étant de l’espèce iracundus mais, en fait, je n’en suis pas sûr du tout car il existe plusieurs espèces très proches et, en plus, au sein d’une même espèce, il existe des variations individuelles fortes ! C’est cela la biodiversité : dès que l’on se penche en détail sur un groupe, on découvre vite que c’est beaucoup moins simple que ce que laisse croire la majorité des sites internet ou ouvrages généralistes.

Ainsi, en France, il y a cinq espèces de réduves du genre Rhynocoris et leur répartition reste encore peu connue dans ses détails. Le réduve annelé (R. annulatus) se distingue aisément car les ailes sont toutes noires : facile ! Après, il faut regarder le premier article du rostre (celui qui est coudé) : si cet article est noir, on a affaire au réduve à pattes rouges (R. erythropus) qui porte en plus sur le triangle en haut du dos (scutellum) une ligne claire et arbore une teinte plutôt rouge vineux: il est répandu dans une bonne partie de la France jusque dans le nord. Si le premier article est rouge, alors là çà se complique bigrement car trois espèces hyper proches répondent à ce critère et, pour les distinguer, le seul critère fiable repose sur un examen rapproché (sous une loupe avec un animal mort) de l’extrémité disséquée de l’abdomen des mâles ! Ces trois espèces sont R. iracundus, la plus répandue (en principe) surtout dans la moitié sud, R. cuspidatus plus nettement méridionale et enfin R. rubricus qui n’existerait qu’en Corse. Notez le conditionnel utilisé car on connaît mal ces espèces vu le peu de spécialistes qui s’y intéressent. Pour ma part, je pense (ce qui en science dure n’a pas de valeur !) que les réduves de mon jardin relèvent de l’espèce, iracundus. J’attends un ouvrage spécialisé sur les réduves de France pour trancher : ceci illustre bien que l’inventaire de la biodiversité n’est pas une affaire simple !