Threskiornis aethiopicus

De 1798 à 1801, le général Bonaparte mène la campagne d’Egypte destinée à s’emparer de ce pays et de l’Orient. Elle s’accompagne d’une véritable expédition composée de 150 scientifiques de tous bords dans le but de redécouvrir les infinies richesses de l’Egypte … et de les piller au passage comme trésor de guerre. Parmi les innombrables objets rapportés lors de cette expédition d’Egypte figurent en bonne place de nombreuses momies humaines mais surtout animales avec des chats, des chacals, des crocodiles, divers oiseaux, … Ils ont été décrits en détail dans un ouvrage monumental de dix volumes de textes et treize volumes d’illustrations : Description de l’Égypte, ou Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l’expédition de l’Armée française.

Ces momies ont alors fasciné l’opinion publique d’autant qu’on entreprit d’en déballer certaines. Parmi elles, des momies d’oiseaux échassiers attirèrent l’attention d’un certain G. Cuvier (1769-1832), l’une des grandes figures dominantes de l’Histoire Naturelle de l’époque. Ces momies vont se retrouver pendant des décennies au cœur d’un débat passionné voire violent qui va opposer G. Cuvier à un autre grand nom de la biologie, J.B. de Lamarck (1744-1829).(1)

Thot

Avant d’entrer dans ce débat historique, présentons ces fameuses momies. L’ibis sacré (c’est aussi son nom vernaculaire) (Threskiornis aethiopicus) vit actuellement dans une large aire en Afrique au sud du Sahara ; il était donc autrefois très répandu en Egypte d’où il a disparu vers la fin du 19èmesiècle. Il habite toutes sortes de zones humides souvent à proximité des humains. Une population férale s’est installée en France à partir d’un parc zoologique sur la côte atlantique et fait l’objet de campagnes de régulation en tant qu’espèce exotique qualifiée d’invasive.

Ibis sacré : facile à identifier … quand il n’est pas momifié !

Cet oiseau faisait partie des douze animaux sacrés des Egyptiens associés aux douze heures du jour et de la nuit : chat, chien, serpent, scarabée, âne, lion, bélier, taureau, faucon, singe, crocodile et tortue. On l’associait au culte de Thot, le dieu de la sagesse et de l’écriture. Le long bec courbe de l’ibis sacré était assimilé à un instrument d’écriture et il était réputé comme chasseur de serpents notamment lors des crues du Nil qui chassent ces animaux hors de leurs retraites habituelles. La symbolique de son plumage noir et blanc a certainement aussi joué en sa faveur. En fait de faveur, ce sont des millions d’ibis qui ont été tués et momifiés au cours de l’Antiquité égyptienne depuis au moins 700 ans avant J .C. Dans la nécropole Tounah-el-Gebel de la ville d’Hermopolis, on a ainsi retrouvé près de quatre millions de ces ibis momifiés ! On les desséchait dans du sel avant de les entasser dans des jarres couverts d’huiles et de résines ; d’autres, conservés dans cercueils en bois, étaient enduits de papier mâché durci et peint.

Faux-tantale

Le tantale recherche sa nourriture en immergeant son bec ou sa tête comme s’il avait soif tel Tantale qui ne pouvait étancher sa soif ! (photo R. Guillot)

Ces oiseaux momifiés furent rapportés d’Egypte par un autre grand nom de l’Histoire Naturelle de l’époque : E. Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844). Restait à identifier ces oiseaux très transformés par la momification. Plusieurs scientifiques de l’époque, dès l’arrivé de ces momies, avaient conclu qu’il s’agissait de tantales ibis (Mycteria ibis), sorte de grande cigogne africaine, à cause du plumage blanc avec du noir sur les ailes. Mais, cette « cigogne » possède un long bec presque droit et affiche une taille bien supérieure. Il faut dire qu’à cette époque l’ibis sacré n’avait pas été décrit en tant qu’espèce. Naquit alors l’idée qu’il pouvait s’agir de cigognes qui avaient sérieusement évolué depuis la haute antiquité égyptienne.

Tantale ibis (photo R. Guillot)

Cuvier dirigeait alors la chaire d’Anatomie comparée ; à partir de 1806, ce cabinet installé dans l’enceinte du Jardin des Plantes, devient la galerie d’Anatomie comparée ouverte alors au public. Il entreprit donc l’examen attentif de ces momies d’oiseaux. On parvint à reconstituer un squelette entier monté ; Cuvier, par des mesures comparatives avec d’autres espèces d’échassiers au long bec arriva alors à la conclusion qu’il ne pouvait s’agir de tantales mais d’une autre espèce non encore décrite et dont des spécimens se trouvaient donc au Musée d’Histoire Naturelle de Paris ; il la nomma Numenius ibis, l’ibis sacré, et s’appuya notamment sur la forme du bec courbe et le contraste noir des ailes. Depuis Numenius est devenu le nom de genre d’autres échassiers non apparentés, les courlis et l’ibis sacré a été depuis rebaptisé du nom scientifique ci-dessus.

Ibis sacrés

Fixiste

En fait, G. Cuvier avait une idée en tête quand il se mit à étudier ces momies : démontrer et tester une de ses théories qu’il défendait avec ferveur, la fixité des espèces. A cette époque, il  jouissait d’une grande renommée et d’un très fort charisme médiatique. Il s’était fait le chantre du principe de corrélation des parties selon lequel toutes les parties d’un être vivant étaient adaptées et liées entre elles d’une manière indissociable. Il se prétendait capable de prédire la fonction de toute partie de tout être vivant tout comme sa relation au reste du corps. Il organisait ainsi des séances ouvertes au public, véritables « shows » avant l’heure comme le fameux épisode de la sarigue de Montmartre. En 1804, on extrait du gypse de Montmartre à Paris un fossile de mammifère dont seules les dents émergent du bloc de pierre. Il reconnaît là des dents de marsupial comme les sarigues actuelles. Il prédit alors que l’examen du squelette entier encore enfoui allait révéler des os du bassin particuliers (épipubis). Devant le public convoqué, il en fit la démonstration effective, alimentant ainsi son aura scientifique.

Avec ce modèle, Cuvier ne pouvait qu’imaginer la fixité des espèces : une telle harmonie interne entre parties parfaitement intégrées ne pouvait s’accommoder de la moindre idée de changement au cours du temps ; l’être vivant avait atteint une sorte de forme idéale à laquelle on ne pouvait toucher. Il y avait bien eu selon lui des extinctions au cours de l’histoire de la Terre à l’occasion de catastrophes mais il rejetait toute idée d’ascendance commune des espèces.

Le Chevalier de Saint-Martin

A la même époque, un contemporain de Cuvier, J-B. de Lamarck, connu sous son nom de militaire de Chevalier de Saint-Martin, commence dès 1798 à défendre une thèse diamétralement opposée. Il s’était fait connaître comme botaniste auteur de clés dichotomiques d’identification des plantes dès 1779 qui connurent un certain succès. On lui doit aussi le terme de biologie comme « science qui étudie les caractères communs aux animaux et aux plantes ». Dès 1793 il participe à l’émergence du Muséum d’Histoire naturelle et met en place une classification des animaux dépourvus de vertèbres.

J-B de Lamarck n’avait qu’une influence et un prestige modestes au regard du « grand » Cuvier alors en pleine ascension. Il prônait la théorie d’une lente transformation des espèces au cours du temps (ce que l’on appelle maintenant le gradualisme phylétique) avec plusieurs idées fortes : les espèces changent au cours du temps mais avec des changements lents et imperceptibles à l’échelle humaine ; ces changements se produisent via des adaptations à des changements de l’environnement ; ces transformations se font du simple vers le plus complexe (idée de la Grande Chaîne du vivant) ; il existe une continuité entre espèces fossiles et espèces actuelles. Toutes ces grandes idées, il va les exposer en 1809 avec la parution de son ouvrage en deux volumes : Philosophie Zoologique.

On comprend que ses idées s’opposaient frontalement à la fixité des espèces si chère à G. Cuvier. C’est donc ce contexte tendu d’opposition scientifique que Cuvier va s’emparer des momies des ibis pour conforter sa thèse.

Premier test de l’évolution

Dès 1802, G. Cuvier conjointement avec J-B de Lamarck présente les résultats des investigations menées sur les momies « d’ibis » devant l’Académie des sciences ; le rapporteur, le comte B-G. de Lacépède, écrit alors « ces animaux sont parfaitement semblables à ceux d’aujourd’hui ». C’est que G. Cuvier en avait profité pour les utiliser comme preuve tangible la validité de la fixité des espèces. Il avait en effet conclu qu’aucun changement anatomique ne pouvait être détecté entre ces oiseaux vieux de 2 à 3000 ans et ceux prélevés au 18èmesiècle. Il écrit : « Nous n’observons certainement pas plus de différences entre ces créatures et celles que nous voyons aujourd’hui qu’entre des momies humaines et des squelettes humains actuels ». Pour lui, la preuve était faite que sur un pas de temps long (de son point de vue) une espèce, l’ibis sacré, n’a pas changé. En tout cas, historiquement, il s’agirait de la première tentative de tester la notion d’évolution !

Rapidement, un conflit ouvert émergea donc avec les thèses de J-B. De Lamarck. Ce dernier concède que ces oiseaux n’ont pas changé mais il réfute l’absence d’évolution en rappelant que selon son modèle les changements sont lents et graduels et que surtout il faut qu’il y ait des changements environnementaux profonds pour susciter des changements. Il écrit à propos de cette absence de changements : «  Ce serait vraiment surprenant qu’il en soit autrement ; car la position et le climat de l’Egypte sont toujours très proches de ce  qu’ils étaient en ces temps là. Maintenant, les oiseaux qui vivent là, étant toujours dans les mêmes conditions qu’autrefois, n’ont pu être forcé à changer de mœurs. » Pour Cuvier, si aucun changement n’a eu lieu sur 3000 ans, alors sur une plus grande période ce sera pareil car ce ne serait que l’addition d’une succession de petites périodes ! La publication de l’ouvrage de Lamarck ne va faire qu’empirer ce débat de plus en plus vif avec un net avantage au « tribun » très populaire et médiatisé qu’était alors Cuvier.

Ereintement académique

Cuvier ne va cesser de ressortir pendant deux décennies cette histoire de momies d’ibis sacrés comme preuve absolue de la validité de sa théorie. Le charisme et l’influence de Cuvier vont littéralement miner les thèses transformistes de Lamarck qui ne vont connaître qu’un maigre écho dans la communauté scientifique d’alors. Cuvier va ainsi nourrir ses propres convictions en repoussant toute acceptation même minime de l’idée de transformations des espèces sur de longues périodes de temps. Ou comment la surpuissance d’une forte personnalité prête à imposer ce qu’elle croit comme vérité absolue va influencer de manière durable l’orientation de la science et de l’opinion publique pendant des décennies !

Ainsi, en 1829, un peu plus d’un an après le décès de Lamarck (voir ci-dessous), un « Grand débat » eut lieu à l’Académie des Sciences avec Cuvier au centre des débats qui imposa ses vues. Face à lui, il y avait bien Geoffroy Saint-Hilaire, plutôt proche des thèses de  Lamarck, mais qui mettait l’accent sur les lois et les principes de la biologie. Cuvier en profita pour expliquer que les propriétés des parties fonctionnelles des organismes s’expliquaient par la volonté du Créateur divin ! Ultime « coup pied de l’âne », il fut chargé par la même Académie des sciences de rédiger un éloge funèbre de J-B. De Lamarck : il en profita pour ridiculiser les thèses de Lamarck et déformer ses idées en resservant entre autres, la « soupe des momies des ibis » ! Cet éloge fut qualifié « d’éreintement académique » et publié en 1832. Il décrivait ainsi le système proposé par Lamarck comme quelque chose « qui ne peut soutenir l’espace d’un instant l’examen minutieux de quiconque a disséqué une main, un organe ou même une plume. » ! Juste avant de mourir, Cuvier fit nommer son successeur, P. Flourens, fidèle zélateur de ses idées qui va sévir jusqu’en 1864 !

Réhabiliter Lamarck ?

En 1827 Lamarck décède, ruiné, aveugle, méprisé, avec des centaines d’invendus de son ouvrage clé sur les bras. Il fut même exhumé de sa tombe (emplacement loué) et « dispersé » cinq ans plus tard : autrement dit, il n’existe pas de sépulture du père de la biologie et le premier à avoir proposé une certaine théorie de l’évolution. Son ouvrage ne sera traduit en anglais que 105 ans plus tard. L’éloge funèbre malveillante de Cuvier acheva de ternir son image bien écornée. Même C. Darwin tiendra soigneusement à distance les écrits de Lamarck les qualifiant de « non sens » !

Certes Lamarck s’est trompé sur divers points : il s’est notamment appuyé sur la notion d’hérédité des caractères acquis dont on sait qu’elle est fausse mais C. Darwin lui-même y a adhéré aussi faute de connaissances à l’époque en génétique. Mais, n’oublions pas que cinquante avant l’Origine des espèces, il envisageait des passages entre espèces voisines ; ainsi, il écrivait « La Nature n’a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus qui se succèdent les uns aux autres et qui ressemblent à ceux qui le sont produits. » Belle leçon d’anti-essentialisme (voir la chronique sur cette notion) que beaucoup devraient méditer et ce, dans un contexte historique peu propice à de telles idées.

En fait, Lamarck porte malgré lui deux croix ( !). On lui prête une idée fausse selon laquelle l’environnement induit des changements héréditaires avantageux ; or, il a écrit « quoi que fasse l’environnement, il ne construit de quelconque modification que ce soit dans la forme ou l’organisation des animaux. » Second « boulet » qu’il traîne : le « cou » de la girafe qui s’allonge pour répondre au besoin d’atteindre les branches en hauteur. Il semble que la caricature qui en a été faite résulte en fait d’une mauvaise traduction en anglais du mot « besoin » en « want » i.e. l’idée de désir.

Saluons ce scientifique, fin botaniste, qui a su appréhender le monde vivant que par les seules lois naturelles laissant Dieu en dehors du discours scientifique : « je compte prouver dans ma biologie que la nature possède, dans ses facultés, tout ce qui est nécessaire pour avoir pu produire elle-même ce que nous admirons en elle. » Ayons du respect pour ce discret personnage qui a du affronter les outrances d’un beau parleur aux idées bien plus rétrogrades !

NB Je conseille la lecture de la présentation limpide du lamarckisme (p. 36-38)  et des extraits choisis de son œuvre (p 292-293) par G. Lecointre dans Le guide critique de l’évolution (voir ci-dessous)

BIBLIOGRAPHIE

  1. The Sacred Ibis debate: The first test of evolution.Curtis C, Millar CD, Lambert DM (2018) PLoS Biol 16(9): e2005558.
  2.  In retrospect: Lamarck’s treatise at 200. Graur D, Gouy M, Wool D.Nature. 2009; 460

A retrouver dans nos ouvrages

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