Cyclamen hederifolium

Cette chronique est dédiée à la biodiversité sur la commune où je réside, Saint-Myon en Limagne auvergnate ; cependant, son contenu renferme de nombreuses informations générales qui peuvent concerner tout public.

Quand on entre dans Saint-Myon par la route principale depuis Combronde, on passe entre deux grandes propriétés : là, sur les larges accotements herbeux, au pied des hauts murs qui borde celle de droite, des dizaines de touffes d’un beau rose éclatant attirent le regard en automne, même en passant vite en voiture ! Ce sont les cyclamens à feuilles de lierre échappés du parc de la dite propriété et qui ont commencé à conquérir les abords, gagnant le communal de Val Rose au-dessus et se propageant jusque sur les bords de la Morge où on trouve çà et là des touffes. Ce cyclamen porte une longue et belle histoire en lien avec l’Homme et des petites surprises quant à sa capacité à s’échapper ainsi des parcs et jardins où on le cultive et à se naturaliser, c’est-à-dire à devenir « presque » sauvage et capable de se propager tout seul. En effet, il s’agit d’une espèce méditerranéenne, non indigène ici, mais largement cultivée depuis plusieurs siècles.

Wanted !

La floraison automnale des cyclamens à feuilles de lierre : quel ravissement !

Au moment de la floraison de la fin août à octobre, on ne risque guère de le confondre car même les novices en botanique connaissent les fleurs des cyclamens. Chaque fleur est portée sur un long pédoncule (la « queue » de la fleur) dressé mais recourbé au sommet. La corolle rose (ou blanche assez souvent) possède une structure bien particulière : cinq lobes sont complètement rabattus vers l’arrière et là où ils se plient, on trouve une paire de replis clairs et, sur le lobe, une tache pourpre en forme de V. Pour bien comprendre l’architecture de cette fleur, il faut la regarder par en dessous : les cinq lobes dessinent un rebord avec une large ouverture qui donne sur un tube allongé contenant le pistil et les cinq étamines. Dans la fleur en bouton, ces lobes plus longs que le tube se présentent sous forme torsadée très élégante.

A l’extérieur, un calice globuleux enveloppe ce tube de la corolle et le protège. Cependant, il y a un détail qui frappe au moins au tout début de la floraison : il n’y a pas de feuilles ! Ce cyclamen commence à fleurir avant l’apparition des feuilles ; celles-ci vont émergent rapidement en automne et seront bien développées avant l’entrée de l’hiver. Ce décalage fleurs/feuilles signe une plante méditerranéenne : il s’agit d’une adaptation au régime local des pluies bien différent du nôtre.

Une fois la floraison passée, pendant tout l’hiver jusqu’à la fin du printemps où il va disparaître de la surface, il faut alors bien connaître le feuillage pour repérer notre cyclamen. Les feuilles forment des touffes très serrées au ras du sol. Chacune possède un long pétiole (une « queue ») et frappe par sa coloration vert foncé avec un motif de grandes taches blanchâtres très élégant. Ovales-arrondies, un peu en forme de cœur, aux bords crénelés, avec un contour plus ou moins polygonal, elles possèdent deux oreillettes larges et arrondies autour du point d’insertion avec le pétiole. Certaines sont relativement allongées, presque triangulaires alors que d’autres sont plus arrondies. Le qualificatif de « à feuilles de lierre » (hederifolia du nom latin ; Hedera étant le nom latin du lierre) se justifie très bien, y compris pour un dernier détail : le dessous de la feuille avec sa teinte lie-de-vin foncé, caractère affiché par les feuilles de lierre au sol !

Des complices d’évasion

Tapis d’automne dans le parc

Il y a une trentaine d’années, à St Myon, ces cyclamens restaient confinés sagement dans le parc de la propriété au centre du village. Puis, au fil du temps, la population s’est agrandie colonisant le sous-bois du parc en tapis somptueux en automne, juste visibles depuis un des portails d’entrée pour les passants. Puis, progressivement, ils ont franchi l’entrée et ont entamé une lente colonisation le long du mur avant de s’évader vers le communal de Val Rose. Désormais, on en trouve un peu partout autour de ce noyau initial et ils ont aussi conquis localement les bords de la Morge depuis une autre grande propriété. Mais comment font-ils pour s’échapper ainsi sans être vraiment aidés par l’Homme, même si des gens ont bien du en transplanter quelques uns de ci de là aidant leur progression ?

La botte magique du cyclamen pour voyager, ce sont ses graines recouvertes d’un revêtement collant sucré, très apprécié des fourmis. Celles-ci saisissent les graines par cette couche et les transportent jusqu’à l’entrée de leur fourmilière, en général quelques mètres plus loin. Arrivées à l’entrée, elles détachent ce revêtement et jettent la graine près de l’entrée : l’appendice servira à nourrir le couvain dans la fourmilière. Les graines ainsi abandonnées peuvent désormais germer profitant souvent au passage des déchets accumulés autour de la fourmilière comme paillage providentiel ! On appelle myrmécophilie (myrmeco = fourmi et phili : aimer) ce mode original de dispersion que l’on retrouve par exemple chez l’épurge ou herbe-aux-taupes (voir la chronique).

Ainsi, à petites distances, lentement mais sûrement, année après année, les cyclamens voyagent de proche en proche pourvu qu’ils trouvent un environnement favorable comme à l’ombre du mur d’enceinte ou au bord de la rivière : les cyclamens sont des plantes de sous-bois clairs.

Cyclamens naturalisés dans la forêt riveraine de la Morge, non loin de Val Rose

Livraison à terre

Mais au fait d’où viennent les graines : nous avons parlé des fleurs et des feuilles mais pas des fruits qui contiennent les graines. Après la fécondation des fleurs visitées par des abeilles et des bourdons, le pistil grossit au centre de la fleur « retournée » et devient un fruit enchâssé dans le calice qui persiste à la base. En forme de boule, ce fruit est une capsule portée au début au sommet du pédoncule dressé.

Mais rapidement, il se produit quelque chose de très surprenant : le dit pédoncule porteur commence à s’enrouler sur lui-même et ramène ainsi le fruit globuleux au sol. A maturité, l’enroulement est complet avec plusieurs spires en tire-bouchon et les fruits qui touchent ainsi le sol, désormais à portée des fourmis ! La capsule mûre finit par éclater en plusieurs valves irrégulières et expose alors ses huit graines (ou plus) de consistance spongieuse et assez grandes avec leur « enveloppe » attractive.

Même si des fourmis ne viennent pas prendre en charge ces graines, au mieux, elles pourront germer, étant déjà à même le sol, dans un site favorable même si la compétition du pied mère n’est pas idéale pour la future progéniture !

Ces pédoncules enroulés en boucles, très frappants d’aspect, seraient à l’origine du nom cyclamen. Au 15ème siècle, ce mot s’écrivait ciclamen, orthographe qui a perduré jusqu’au 18ème, côtoyant la nouvelle avec un y. Ce mot dérive d’un vieux terme latin lui-même pris au grec kuklaminos, issu de kuklos, le cercle ! Certains auteurs avancent que ce pourrait être aussi la forme relativement ronde des feuilles de nombre d’autres espèces (20 au total, toutes originaires du bassin méditerranéen) ou de celle des organes souterrains (voir la suite).

Pain-de-pourceau

Une fois installées, les touffes de cyclamens durent longtemps grâce à un organe souterrain très volumineux, un gros tubercule noirâtre de 3 à 6cm de diamètre, un peu aplati et gorgé de réserves nutritives. Pour le botaniste, ce n’est pas un bulbe car il ne correspond pas à une tige entière renflée mais seulement à la base de la tige renflée (l’hypocotyle) à la manière de ce que l’on observe chez le chou-rave. La position très proche de la surface du sol (parfois même dépassant du sol) confirme cette origine « superficielle et la tige nouvelle émerge au sommet et non pas vers la base.

Ces gros tubercules seraient très recherchés des sangliers ou des cochons semi-sauvages dans le bassin méditerranéen, berceau originel de cette espèce ; ceci lui a valu divers surnoms anciens dont pain-de-pourceau, panis porcinus en latin (et le vieux nom anglais de sowbread, sow pour truie et bread pour pain), pain à porc ou encore pomme de terre ou pain de faune ! Chez les anciens apothicaires, on le connaissait sous le surnom étrange d’arthanite, mot dérivé de artos pour pain (l’arbre à pain s’appelle Artocarpus).

Ces tubercules partiellement toxiques ont suscité, de par leurs propriétés médicinales avérées ou souvent supposées voire inventées, un véritable engouement au cours des siècles passés qui explique notamment la diffusion de cette espèce depuis la région méditerranéenne comme plante cultivée dans les monastères puis dans les jardins. Il a ainsi atteint la Grande-Bretagne au tout début du 16ème siècle où il s’est là aussi largement naturalisé.

Panacée

Délicieuse ambiance colorée d’automne !

On trouve des mentions de l’usage médicinal des tubercules de cyclamens dès les premiers siècles de notre ère ; Dioscoride, célèbre médecin grec de l’Antiquité botaniste le citait déjà à cette époque ; dans les années 1550, P. A. Mattioli, médecin et botaniste traduit et commente les écrits de Dioscoride : il dresse ainsi une longue liste de propriétés étonnantes auxquelles bien d’autres vont s’ajouter au fil des siècles. En voici une liste non ordonnée et non complète. Que le lecteur se garde bien de prendre ces préconisations au pied de la lettre et de ne surtout pas les appliquer !

On disait qu’une femme enceinte qui passait en marchant au-dessus d’un pied de cyclamen avortait ou que si elle en portait un tubercule sur elle, cela accélérait l’accouchement. On le préconisait en extrait liquide comme antidote à toutes sortes de poisons ; en pommade, il agirait contre les morsures de serpent. Pris avec du vin, il provoquerait l’ivresse. On devait le prendre avec du vin ou du miel dilué dans de l’eau en cas d’excès de bile sachant que cela provoquera chez le patient une forte sudation. On pouvait aussi absorber le jus par prise nasale pour purger la tête. Appliqué avec du miel sur les yeux, il guérissait les cataractes. Le jus extrait des tubercules pouvait être chauffé jusqu’à ce qu’il épaississe et devienne comme du miel. Il purge et nettoie la peau. Pris seul ou avec du miel, il facilitait la cicatrisation des blessures. En emplâtre, il agissait sur la rate ou sur la peau du visage brûlée par un coup de soleil ; il faisait repousser les cheveux. La décoction était bonne pour les membres désarticulés ( !), la goutte, les ulcères, … La vieille huile dans laquelle on a faisait frire des tranches de tubercules guérissait les ulcères. On pouvait aussi faire un trou dans un tubercule, le remplir d’huile et le cuire ainsi sur des cendres chaudes. Enfin, d’aucuns disaient que des galettes cuites faites de chair de tubercule écrasée offertes à une personne choisie la faisait tomber follement amoureuse ; cela rejoint ses prétendues vertus aphrodisiaques.

Cette avalanche de propriétés est typique de cette époque où l’on se focalisait souvent sur certaines espèces qui connaissaient un engouement sans limites et irraisonné. Il semblerait qu’il ait bien des propriétés cicatrisantes réelles mais par ailleurs il peut engendrer des dermatites de contact. Une espèce proche, le cyclamen d’Europe est toujours utilisé en homéopathie contre certaines migraines. Le cyclamen tenait aussi une partie de cette gloire à son usage en magie et sorcellerie : ses « racines noires » ont du inspirer des associations avec le diable !

L’allée des cyclamens,en automne, dans le parc d’où ils sont partis

Sans famille ?

Avant de quitter ce cyclamen, il reste une petite question purement botanique : dans quelle famille le classe t’on ou, dit autrement, à quelles autres plantes à fleurs est-il le plus apparenté ? Ah, bonne question ! En effet, il a un air assez unique avec ses fleurs à pétales renversés en arrière et on aurait tendance à en faire une famille à part ! Mais, quand on classe des plantes, ce n’est pas l’apparence qui compte : ce qui importe, ce sont les caractères partagés, hérités d’un ancêtre commun au cours de l’évolution.

Les analyses génétiques démontrent clairement que les cyclamens se placent dans la famille des … Primulacées, celle qui inclut, entre autres les primevères ! Oups, direz-vous : quel rapport ? On peut quand même noter une structure globale de fleur en tube avec des pétales terminés par des lobes et un fruit de type capsule. D’ailleurs, parmi les primevères (genre Primula), il existe des espèces nord-américaines parfois cultivées comme ornementales sous le nom de gyroselles (Primula meadia) avec des fleurs rappelant celles des cyclamens !

Au sein de la famille des Primulacées, forte de près de 2600 espèces, les cyclamens se placent dans un sous-groupe (les Myrsinoidés) où ils côtoient d’autres genres de notre flore dont les lysimaques (voir la chronique sur les lysimaques et les ex-mourons). Ils partagent avec elles une corolle faite de pétales soudés entre eux, torsadée dans le bouton floral comme nous l’avons signalé dans le portrait du cyclamen. Mais pour autant, les cyclamens divergent de leurs proches parents par leurs cormes et leurs fameux pédoncules qui s’enroulent en spirale. Etre parent ne veut pas dire être identique : chacun a suivi sa voie !

BIBLIOGRAPHIE

  1. Le site de la Cyclamen Society, association horticole qui œuvre aussi pour la conservation des espèces sauvages, souvent menacées par le commerce illégal des cormes récoltés dans la nature  : http://www.cyclamen.org

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez les cyclamens cultivés
Page(s) : 569-570 Guide des Fleurs du Jardin
Retrouvez les Primulacées cultivées
Page(s) : 562-570 Guide des Fleurs du Jardin