Lonicera etrusca

Cette chronique est dédiée à la biodiversité sur la commune où je réside, Saint-Myon en Limagne auvergnate ; cependant, son contenu renferme de nombreuses informations générales qui peuvent concerner tout public.

Nous avons parfois dans notre environnement très proche des espèces sauvages rares ou patrimoniales sans même le savoir tout en les côtoyant au quotidien au long des chemins. Tel est le cas d’un arbuste méconnu, le chèvrefeuille d’Etrurie, bien présent sur la commune de Saint-Myon alors qu’il s’agit d’une espèce typiquement méditerranéenne. Pourtant au moment de la floraison, ce chèvrefeuille ne manque pas d’atouts pour attirer l’attention mais on le confond alors souvent avec une autre espèce très commune, le chèvrefeuille des bois (voir la chronique sur cette liane). Partons donc à la rencontre de ce petit morceau de Midi qui atteint en Limagne sa limite nord de répartition, témoin du climat bien particulier de cette région naturelle.

Pas une liane

Très localement, ce chèvrefeuille arrive à former des massifs buissonants

Quand on entend chèvrefeuille, on pense tout de suite à plante grimpante ou liane ; c’est vrai pour une partie des espèces du genre chèvrefeuille (Lonicera) dont le chèvrefeuille des bois, une liane qui fréquente les bois et les haies : ce dernier s’enroule fermement autour des supports qu’il trouve avec ses tiges ligneuses qui peuvent même finir par « étrangler » les jeunes troncs sur lesquels il se développe (voir la chronique). Mais, il existe aussi toute une série d’espèces arbustives, buissonnantes basses comme le camérisier à balais présents dans les bois et les haies ou diverses espèces exotiques cultivées pour faire des haies ou des couvre-sols.

Le chèvrefeuille d’Etrurie, lui, fait figure d’intermédiaire entre ces deux sous-groupes informels : il prend la forme d’un buisson pouvant atteindre quatre mètres de haut qualifié de sarmenteux : ses tiges très souples et arquées peuvent soit se tenir elles-mêmes si l’arbuste pousse isolé au milieu d’une friche ou d’une pelouse sèche ou bien s’appuyer et s’emmêler avec la végétation environnante mais sans être pour autant volubile, i.e. qu’il ne s’enroule pas autour des branches ou des troncs. En fait, il se comporte un peu comme des pieds de vigne : abandonnées et livrées à elles mêmes en terrain nu, elles poussent de manière désordonnée un peu buissonnante mais en présence d’un support, elle grimpe en s’appuyant.

Pied de chèvrefeuille d’Etrurie qui repousse après une coupe (sous la ligne haute tension des Varennes Hautes) : il adopte un port dit sarmenteux avec ses tiges qui tendent à retomber en s’allongeant)

Ne pas confondre

Nous avons souligné en préambule sa ressemblance avec le chèvrefeuille des bois : apprenons donc à les distinguer y compris en dehors de la floraison. Le premier critère reste donc le port comme nous venons de le voir : le chèvrefeuille des bois est une liane enrouleuse qui forme des tresses ou des fouillis très denses emmêlés dans les buissons ou grimpant aux arbres ; le chèvrefeuille d’Etrurie, lui, a bine plus le port buisson retombant ; quand il pousse au cœur d’une haie, ce qui est souvent le cas à Saint-Myon, cela devient moins évident car il est tellement emmêlé qu’on n’y voit plus grand chose mais jamais il ne formera les tresses de tiges typiques du chèvrefeuille des bois.

Le feuillage du chèvrefeuille d’Etrurie se distingue par son caractère semi-persistant : une partie des feuilles reste en hiver, souvent clairsemées alors que le chèvrefeuille des bois perd complètement son feuillage. Les feuilles adultes frappent par leur consistance un peu coriace (versus molles du C. des bois) mais surtout, les feuilles en haut des tiges se trouvent soudées deux par deux : ainsi, la tige semble les traverser ! Celles situées vers le milieu des longues tiges sont juste un peu reliées à leur base et celles tout ne bas complètement libres. Les feuilles du chèvrefeuille des bois, jamais soudées, arborent de plus un dessous nettement bleuté typique.

La floraison des deux espèces est assez proche : des bouquets de fleurs blanchâtres à jaunâtres en long tube, au sommet d’un pédoncule dressé au bout des tiges. Elles dégagent un parfum suave remarquable. Celles du chèvrefeuille d’Etrurie se démarquent un peu par leur nombre un peu plus important et leur teinte souvent lavée de rougeâtre (mais pas toujours). Après la floraison, les fleurs fécondées cèdent place à des baies rouge de la taille d’une groseille, groupées en têtes : celles du chèvrefeuille des bois sont rouge foncé alors que chez le C. d’Etrurie, elles tirent plus sur le rouge orangé avec une forme un peu plus en petite poire.

La floraison du chèvrefeuille d’Etrurie aux Varennes Hautes (Saint-Myon) : une explosion de couleur et de parfum !

Je viens du Sud …

Dans l’atlas partiel de la Flore de France (1), voici la description de la répartition de ce chèvrefeuille en France :

«  Espèce subméditerranéenne, très abondante dans les haies et sur les lisières dans toute la région méditerranéenne, la dépassant très nettement à l’Est jusqu’à la Savoie et l’Ain, par les Cévennes dans la haute vallée de la Loire ou de l’Allier jusque dans toute la Limagne jusqu’au Béarn, à l’Armagnac, l’Agenais et le Périgord. »

La carte de répartition selon une grille de carrés de 10kms de côté traduit bien cette répartition avec la « tête de pont de la Limagne » qui s’avance le plus au nord ; la comparaison avec la carte du chèvrefeuille des bois traduit bien les affinités climatiques différentes de ces deux espèces ! L’Atlas de la flore d’Auvergne (2) donne une carte plus précise centrée sur notre région avec la même grille : on voit que le chèvrefeuille d’Etrurie atteint au maximum la vallée de la Bouble dans l’Allier. Les flores plus anciennes l’associent souvent à la culture de la vigne qu’il accompagnait à la faveur des terrasses. L’abandon généralisé du vignoble auvergnat à la fin du 19ème a sans doute favorisé son expansion sur place dans les vignes abandonnées et les friches attenantes.

Dans toutes ses stations, il recherche la lumière et la chaleur sur des sols secs. On le trouve soit sur le coteau calcaire et marneux (argilo-calcaire) du Puy de Loule où il est bien présent jusque dans le verger communal ; son autre bastion est centré sur la butte granitique des Varennes Hautes, principalement dans les haies ou dans les friches de la ligne Haute Tension ; la nature métamorphique de ce granite un peu particulier explique sa présence ici.

Aux voleurs !

Au moment de la floraison qui s’étale de mai à juillet, il est facile de détecter les buissons de chèvrefeuille d’Etrurie rien qu’à l’odeur pénétrante et très agréable. Les fleurs blanc-jaunâtres sont groupées en trois têtes portées chacune sur un long pédoncule avec deux autres têtes latérales un peu plus bas. Classiquement, on tend à dire que tous les chèvrefeuilles avec leurs fleurs en long tube, de couleur claire et au parfum fort se font polliniser avant tout par les sphinx, ces grands papillons nocturnes dotés d’une très longue trompe et capables de voler sur place devant les fleurs à la manière des colibris. En Espagne, on a étudié le mode de pollinisation du chèvrefeuille d’Etrurie (3) et on a découvert qu’en fait il recevait surtout des visiteurs diurnes. Si on exclut expérimentalement les visiteurs nocturnes (en ensachant les fleurs la nuit), la production de fruits issus des visites des insectes uniquement diurnes est 3,5 fois plus élevée que si on ne laisse l’accès qu’aux nocturnes !

Chaque fleur dure environ trois jours et le pistil est réceptif dès l’ouverture de la fleur alors que les étamines ne s’ouvrent que le jour suivant : ce dispositif temporel favorise la pollinisation croisée avec du pollen issu d’autres plantes. Les chercheurs ont suivi les visiteurs de ces fleurs : 15% concernent les moro-sphinx ou sphinx colibri, diurne contrairement à ses congénères, et qui assure une bonne pollinisation lors de ses visites ; 12 % concernent des coléoptères et des mouches (syrphes). Pour le reste (presque les ¾), il s’agit surtout de deux gros hyménoptères, le bourdon terrestre et la xylocope bleue (voir la chronique sur cet insecte). Ils découpent les corolles à la base du tube pour siphonner le nectar ; ce faisant, ils ne participent pas à la pollinisation sauf occasionnellement et sont donc considérés comme « voleurs de nectar » qui ne rendent presque aucun service en retour à la fleur ! Effectivement, sur presque 450 fleurs individuelles suivies tout au long de leur développement, 99% présentent de telles traces d’effraction (corolle déchirée à sa base) parfois même avant leur ouverture ; pour autant, ceci ne semble guère affecter la production de fruits qui reste importante !

Baies d’automne

Dès la mi-août et jusqu’en septembre, les inflorescences fécondées laissent place à des grappes de fruits charnus rouge clair du plus bel effet. La peau mince, un peu transparente, laisse entrevoir la chair colorée et les pépins jaune citron à l’intérieur. Ils sont agglomérés en bouquets serrés et se démarquent par leur taille très irrégulière allant du simple au double dans les mêmes têtes fructifiées. Quand on les écrase entre les doigts, on note le caractère un peu collant de la chair. Légèrement toxiques, comme toutes les baies des chèvrefeuilles en général, ils n’en sont pas moins appréciés des passereaux (surtout des fauvettes et des merles ou grives) en fin d’été et début d’automne, période de migration intense dans le bassin méditerranéen. Les oiseaux qui consomment ces fruits juteux rejettent les graines dures dans leurs excréments selon le principe de l’endozoochorie ou dispersion dans les animaux (voir la chronique). Ainsi, les graines voyagent à plus ou moins grande distance pour peu que les oiseaux consommateurs se déplacent après le raps avant de rejeter leurs excréments. Ceci explique sans doute la régularité du chèvrefeuille d’Etrurie au long des haies denses, refuges des passereaux en migration et garde-manger naturel avec les autres fruits comme les mûres.

BIBLIOGRAPHIE

  1. Atlas Partiel de la flore de France. P. Dupont. Muséum d’Histoire Naturelle, Paris. 1990
  2. Atlas de la flore d’Auvergne. P. Antonetti et al. Conservatoire botanique du Massif Central ; 2006
  3. Pollen transfer and diurnal versus nocturnal pollination in Lonicera etrusca. P. Guitian et al. Acta Oecologica, 14 (2), 219-227 ; 1993

A retrouver dans nos ouvrages

Retrouvez le chèvrefeuille d'Etrurie
Page(s) : 106-107 Guide des fruits sauvages : Fruits charnus